Servir. La vocation de l’acteur Michel Bouquet. Entretiens avec Gabriel Duffay.

Éditions Archimbaud / Klincksieck

Qu’est-ce qu’un acteur ?

Michel Bouquet a, toute sa vie, défendu une vision exigeante de son métier qu’il a débuté très jeune, quasiment par accident. Gabriel Duffay, lui-même comédien et grand admirateur de son travail, le questionne sur sa carrière et sur les auteurs, les pièces, les rôles qui ont traversé sa vie. Dans chacune de ses réponses transparaît la conception qu’il a du théâtre, de son rôle dans la société.

Être acteur, c’est respecter une éthique, se mettre au service des grands auteurs qui, par leur génie propre et grâce à un travail acharné, ont mis les mots sur une part de vérité universelle, ont tenté d’offrir des réponses aux grandes questions qui habitent l’être humain. Le rôle de l’acteur est de faire comprendre au public cette part de vérité dont l’auteur a accouché. Chaque auteur a quelque chose d’unique qu’il faut respecter, qu’il faut mettre en évidence, qu’il faut servir avec la justesse nécessaire. Un acteur se doit ainsi d’être constamment curieux. Il doit aussi être autonome, faire preuve de caractère pour défendre sa vision du rôle qu’un metteur en scène lui a confié. En respectant cette éthique, la vérité cachée présente dans les textes peut éclater sur scène et toucher en plein cœur l’âme des spectateurs.

Les compagnons de vie de Michel Bouquet ont été Molière, Shakespeare, Ionesco, Anouilh, Camus, Bernhard, Pinter, Beckett. Au cinéma, il a incarné Renoir, Mitterrand, Javert… Chaque pièce, chaque rôle exigent de se mettre en quête. Une lecture sans cesse répétée, obsessionnelle du texte permet de se rapprocher de la vérité de l’auteur. Depuis des années, Michel Bouquet incarne, par exemple, le roi Bérenger dans Le Roi se meurt de Ionesco. Après des décennies de travail, il parvient encore à découvrir des facettes insoupçonnées, à creuser encore plus loin le sens profond de la pièce, à proposer une interprétation différente. Le travail de l’acteur est fait de cette perpétuelle remise en question. Michel Bouquet n’hésite pas à parler de l’esclavage que représente le fait d’avoir du talent dans le domaine du jeu. Dans le brouillard, sans avoir l’impression d’une quelconque maîtrise, loin de toute idée de contrôle, l’acteur continue de travailler avec cette seule et impérieuse obligation de respecter l’auteur et sa création.

Le témoignage de ce grand homme de théâtre est précieux et unique. Il a un temps transmis au conservatoire sa vision du métier. « J’aime cet art qui n’existe pas » dit-il. L’art de l’acteur est en effet bien difficile à cerner. Il demeure mystérieux et impalpable. Pour être capable de servir de grands auteurs et de grands textes, le travail et la persévérance sont bien sûr nécessaires. S’inspirer des aînés est aussi très important. Michel Bouquet a beaucoup admiré le travail de Louis Jouvet, de Charles Dullin, de Gérard Philippe. Il en parle avec émotion et soyons-lui reconnaissants de nous transmettre cette grande histoire du théâtre, dont il fait lui-même désormais partie.

L’art de l’acteur consiste à s’occuper des autres, en l’occurrence des auteurs, plus que de soi-même.

Le spectacle est quand même fait pour impressionner et permettre au cœur de se délivrer, pour que le spectateur puisse se dire : « Ah, quand même, je ne suis pas tout seul… »

Le rôle est plus fort que moi, la situation est plus forte que le dialogue, qui est une traîtrise, la plupart du temps. (…) C’est la situation qui dit tout.

Entrer en scène, c’est risquer de tomber, de ne plus savoir, chercher constamment la surprise, ne surtout pas donner le sentiment de la leçon apprise.

J’ai un amour énorme pour les grands auteurs, j’aime être avec eux. Je trouve qu’ils témoignent de la perfection humaine.

Bilan de l’année 2020. Coups de cœur littéraires

Des nouveautés enthousiasmantes, des valeurs sûres qui ne déçoivent jamais, des thèmes qui me sont chers… Voici une sélection de quelques ouvrages qui ont enchanté mon année !

Trois nouveautés, trois réussites indéniables :

J’ai adoré Héritage de Miguel Bonnefoy ! Le style est enlevé, brillant. Le roman se dévore. Dans un format assez court (206 pages), l’auteur nous embarque dans une passionnante saga familiale entre France et Chili.

Nos espérances de Anna Hope est un autre grand coup de cœur. Beaucoup de finesse psychologique et d’intelligence dans ce roman qui rend très bien compte du temps qui passe, de la vie qui avance pour tout le monde, des amitiés qui évoluent. Les trois principaux personnages, Hannah, Lissa et Cate, sont formidables. Une lecture addictive comme on les aime !

Négar Djavadi, après Désorientale en 2016, nous régale avec son nouveau roman Arène. Dans un récit nerveux et palpitant, elle nous parle des ratés de la politique de la ville, de la montée des communautarismes, de l’influence délétère des réseaux sociaux. Notre modernité hyper-connectée n’en ressort pas grandie. Un coup de maître.

Des valeurs sûres dont on ne se lasse pas :

Timothée de Fombelle est un auteur de littérature jeunesse incontournable. Ces romans et nouvelles (Tobie Lolness, Vango, Le Livre de Perle, Victoria rêve…) sont à chaque fois de petits bijoux. Son style magnifique est au service de récits passionnants et sensibles. Sa dernière création aborde avec beaucoup d’intelligence la tragédie du commerce d’esclaves orchestré par les Européens entre l’Afrique et l’Amérique. Alma. Le vent se lève est un livre important car tous les protagonistes (esclaves, négriers, simples matelots…) nous font percevoir la complexité de cette histoire qu’il faut, encore et toujours, faire connaître au plus grand nombre.

Lointain souvenir de la peau de Russel Banks a été une autre lecture marquante. Cet auteur m’avait séduit avec De beaux lendemains. Son style est inimitable car direct et sec. Sans tabous, il pointe du doigt les failles de nos sociétés contemporaines : la misère sous toutes ses formes (économique, sociale, sexuelle), l’isolement, le repli sur soi. C’est dérangeant mais passionnant.

Richard Powers est un auteur américain majeur dont j’ai découvert l’œuvre avec beaucoup d’intérêt. Le temps où nous chantions est un roman puissant, une dénonciation fine de l’absurdité du racisme. Ce sont aussi cinquante années d’Histoire des États-Unis qui nous sont contées de façon brillante. Un autre roman captivant à découvrir : L’Arbre-Monde.

Sur le thème du racisme :

Cette année a été marquée par le mouvement Black Lives Matters. La lecture d’un livre m’a particulièrement marqué et aidé à en comprendre le sens et l’ampleur. C’est celui de Ta-Nehisi Coates intitulé Une colère noire. Lettre à mon fils. C’est un témoignage très fort et très rude sur la réalité du racisme aux États-Unis. Beignets de tomates vertes de Fannie Flag aborde aussi ce sujet douloureux. Grâce à une histoire très émouvante et pleine de tendresse, l’autrice emporte l’adhésion. Ce thème me passionne et j’ai très envie de découvrir, en 2021, l’œuvre de Toni Morrison, de Ernest J. Gaines, de Brit Bennett et de bien d’autres auteurs.

Pour plus de lumière. Anthologie personnelle (1990-2012)

Publié en septembre 2020 aux éditions Gallimard

L’anthologie personnelle de Charles Juliet permet de se plonger avec bonheur dans une oeuvre poétique d’une grande richesse. Dans sa préface, Jean-Pierre Siméon rend magnifiquement compte de l’apport unique de cet écrivain majeur, mais discret, qui depuis plus de cinquante ans trace son chemin, creuse son sillon, laboure son terrain intime sans relâche. Les métaphores agricoles sont pertinentes à plusieurs titres. Charles Juliet connaît la ruralité et ses rudesses, il en est issu. Il sait aussi reconnaître les valeurs cardinales que son enfance paysanne lui a inculqué. Son travail d’écrivain, qu’il débute à la vingtaine, est abordé de façon très exigeante. Il consiste à creuser, à forer toujours plus loin à la recherche de la source capable d’étancher sa soif de vérité. C’est un chemin tortueux, méandreux fait de lumières et d’ombres. Un chemin de réconciliation avec lui-même, un chemin de gratitude envers la vie. En tant que lecteur, nous lui sommes reconnaissants car sa quête est un peu la nôtre. Il a dédié sa vie aux mots, à leur pouvoir, à la recherche d’une clarté libératrice. Cette oeuvre force l’admiration. En voici deux extraits choisis :

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Si tu veux accompagner la vie
dans son inlassable
mouvement
mets fin à toute fixité

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Prodige
de pouvoir
aviver
cette merveille
de chair
et de lumière

de glisser
mes racines
en ses racines

de mêler
ma sève
à sa sève

de m’offrir
à la lumière
qu’elle détient

prodige
de sentir à l’oeuvre
la métamorphose

d’échanger ma grisaille
contre le plein été

d’être l’invité
du lieu
où s’accomplit
l’accord