Michael

Film de Antoine Fuqua

Avec Jaafar Jackson, Colman Domingo, Nia Long…

Date de sortie en France : 22 avril 2026

La relation au père est au coeur du biopic consacré à la star ultime que fut Michael Jackson. C’est l’histoire d’une émancipation, d’une lutte pour se libérer d’une figure paternelle écrasante et tyrannique. Le film essuie beaucoup de critiques car il n’évoque pas les aspects sombres de la vie du chanteur. L’angle choisi est pourtant très intéressant. Michael Jackson est un cas pour la psychanalyse : comment parvenir à tuer le père ?

Le film est assez classique et relativement sans surprises. On suit de façon chronologique la carrière du chanteur des années 60 aux années 80. Michael Jackson est un enfant prodige qui devient naturellement le leader du groupe fondé par son père les Jackson 5. Michael attire tous les regards car sa voix est superbe et sa prestance incroyable. Avec ses frères, il est contraint de travailler sans relâche pour atteindre la perfection. Malgré la présence d’une mère aimante, Michael subit les brimades de Joe. Les violences physiques et psychologiques sont montrées sans fard.

Dès la fin des années 70, Michael veut travailler seul sur des projets plus personnels. Commence le lent et difficile processus d’éloignement voire de rejet du père. Joe Jackson veut garder le contrôle sur la carrière de son fils mais ne semble ne pas comprendre que c’est sans lui que tout va se faire désormais. Avec Quincy Jones (père de substitution), Michael Jackson libère toute sa créativité et fait exploser tous les compteurs. Son génie artistique éclabousse le monde entier avec trois albums mythiques : « Off the Wall », « Thriller », « Bad ». Le film s’attarde surtout sur la création de « Thriller » et sur les clips fantastiques de cette époque (« Beat it » et « Thriller »).

On peut regretter que le film soit parfois trop lisse et souvent évasif sur plusieurs sujets. On a parfois l’impression que les choses sont survolées. Toutefois, la prestation de Jaafar Jackson est tellement époustouflante qu’on pardonne assez facilement les faiblesses du scénario. Pendant deux heures, le spectateur assiste à la naissance d’un artiste exceptionnel à la personnalité atypique. Michael Jackson avait des dons et il a su les offrir au monde de façon éclatante malgré l’adversité. Ce biopic le montre bien et est une réussite de ce point de vue.

Il Boemo

Film de Petr Vaclav

avec Vojtech Dyk, Barbara Ronchi, Elena Radonocich…

Date de sortie en France : 21 juin 2023

Quelle audace de réaliser un film sur un homme que tout le monde, ou presque, a oublié. Josef Myslivecek, surnommé « Il Boemo » est un grand compositeur du XVIIIè siècle, contemporain de Mozart. A son époque, il est reconnu pour son talent exceptionnel. Peu de gens, aujourd’hui, s’en souviennent.

Le film de Peter Vaclav rend un très bel hommage à cet homme passionné qui se donna tout entier à son art. La reconstitution est splendide. Il Boemo travaille à Venise, Bologne, Naples, retourne parfois à Prague, sa ville d’origine. Son parcours est marqué par les rencontres car se faire connaître des puissants est essentiel pour pouvoir travailler. Il Boemo est bel homme, plaît beaucoup aux femmes et son charme n’est pas étranger à son succès. Le film reconstitue merveilleusement bien l’atmosphère libertine et sensuelle de l’époque. Le personnage rencontre aussi l’amour mais les conventions sociales empêchent beaucoup de choses…

« Il Boemo » est un film assez impressionnant. C’est visuellement très beau et la dimension tragique du personnage émeut. On découvre avec beaucoup de plaisir l’oeuvre de cet illustre inconnu grâce à de nombreux extraits d’opéras ou de symphonies. A ne pas rater pour tous les amoureux de musique classique.

Le temps où nous chantions

Richard Powers

Entrer dans le volumineux roman de Richard Powers « Le temps où nous chantions » (paru en 2002 dans sa version originale), c’est parcourir cinquante années d’Histoire des États-Unis et se passionner pour le destin d’une famille en proie aux blocages d’une société qui n’arrive pas à guérir d’un passé douloureux. C’est aussi admirer le talent d’un auteur qui mêle dans son récit des développements sur l’art lyrique et des réflexions scientifiques de haut vol sur le temps qui passe.

La famille Strom est au cœur du récit. Elle est peu conventionnelle, voire scandaleuse pour certains. David, juif allemand, épouse, dans les années 40, Délia, une afro-américaine. Trois enfants naissent : Jonah, Joseph et Ruth. La passion de la musique les unit tous. Ensemble, autour du piano, ils se sentent protégés. La joie qu’apportent les moments de chant en famille fait oublier que rien n’est simple, que le racisme est au bas de la porte, profondément installé, impossible à éviter. Le roman rend très bien compte de cette obsession malsaine, malheureusement encore vivace de nos jours, pour la couleur de peau, pour les questions de « race ». Les parents font ce qu’ils peuvent pour protéger les enfants de la violence latente qui gangrène la société. Mais le drame survient et fait exploser la bulle.

Les enfants du couple ont des parcours très différents. Jonah et Joseph accèdent à des écoles prestigieuses, font carrière dans la musique. C’est un art qui leur permet d’accéder à l’intemporel, à l’immuable. Leurs racines européennes sont là, dans le répertoire qu’ils maîtrisent de façon magistrale. Jonah touche au génie, il subjugue. Joseph l’accompagne au piano, se met à son service. Leur relation est ambiguë.

Ruth, elle, est en rupture. Elle se révolte contre les discriminations, milite au sein du mouvement des Black Panthers, se met en marge. Elle rejette aussi son père. Petit à petit, les membres de la famille Strom deviennent des étrangers les uns pour les autres. La décision initiale des parents de ne pas accepter les diktats raciaux, de faire le choix audacieux du métissage, pèsent lourd sur le destin de chacun des personnages. « Le temps où nous chantions » offre ainsi une très belle réflexion sur l’identité, sur les racines. Dans un pays comme les États-Unis, et sans doute encore plus qu’ailleurs, il n’est pas simple d’être métis, de trouver sa place. Toujours l’obligation de choisir un camp, d’être pour ou contre. Mais l’amour, l’amitié, la joie d’être ensemble sont-ils compatibles avec toutes ces limites ?

La société américaine avance sur la question du racisme, sûrement trop lentement au regard des trop nombreuses bavures policières que dénonce le mouvement Black Lives Matters. Le roman témoigne de ce va-et-vient permanent entre d’enthousiasmants progrès et de terribles reculs. La prose magnifique de Richard Powers rend palpable la complexité de ce mouvement inexorable vers plus de liberté, plus de fraternité.

« Dans mes rêves éveillés, les carapaces à l’intérieur desquelles nous étions enfermés se craquelaient comme des chrysalides, et le liquide que nous étions remontait à l’air libre, comme la pluie à l’envers. »