Santosh

Film de Sandhya Suri

Avec Shahana Goswami, Sunita Rajwar

Date de sortie en France : 17 juillet 2024

L’Inde est un pays qui (me) fascine. Le beau film de Sandhya Suri « Santosh » permet aux spectateurs européens que nous sommes d’enrichir notre connaissance de ce pays qui souvent nous désarçonne par sa complexité. Plusieurs sujets sont abordés avec beaucoup de subtilité. Il est question du sort des dalits (les intouchables), des violences sexuelles à l’encontre des femmes, des tensions entre communautés religieuses… Sans se montrer didactique, la réalisatrice brosse un portrait très actuel et convainquant de l’Inde d’aujourd’hui.

Santosh est une jeune femme tout récemment veuve. Son mari était policier et il est mort dans l’exercice de ses fonctions. En vertu d’un décret gouvernemental, elle hérite du poste du défunt et devient donc apprentie policière. A travers son regard, nous découvrons les us et coutumes encore en vigueur de nos jours : la corruption, l’usage de la violence, les discriminations à l’encontre des « basses castes ». Le portrait n’est pas reluisant.

Santosh est une femme courageuse, très attachante. Entrer dans la police est une chance pour elle. Elle acquiert une forme d’autonomie même si la misogynie de certains de ses collègues est évidemment sous-jacente. Une rencontre essentielle a lieu car son unité est dirigée par une femme, Sharma. C’est un personnage très intéressant, complexe, sombre par bien des aspects. Elle prend Santosh sous son aile, la forme, lui donne des conseils… Une des questions que pose le film est la suivante : jusqu’où peut-on ou doit-on aller pour survivre dans la police quand on est une femme ?

L’actrice principale, Shahana Goswami, est l’un des atouts majeurs du film. Ses yeux expriment beaucoup de choses : son incompréhension, ses doutes, sa révolte… Le film est parfois dur, âpre, violent mais le calme et la douceur de Santosh apportent un contrepoint qui évite au film de tomber dans la caricature. Coup de coeur !

Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde

Film de Emanuel Parvu

Avec Bogdan Dumitrache, Ciprian Chiujdea, Laura Vasiliu

Date de sortie en France : 16 octobre 2024

J’ai eu la chance de voir en avant-première un film de la sélection officielle du dernier Festival de Cannes au titre énigmatique : « Trois kilomètres jusqu’à la fin du monde » . Aucun indice sur l’intrigue à part le reflet dans un miroir d’un homme au visage tuméfié.

L’histoire se déroule en Roumanie, dans la région du delta du Danube. Le soleil, le vent, la mer non loin… Les couleurs sont chaudes. Le spectateur prend beaucoup de plaisir à découvrir ce coin perdu et paradisiaque. Adi, le personnage principal, est un jeune homme de 17 ans de passage chez ses parents pour l’été. Une nuit, tout bascule. Une violente agression a lieu.

La violence est l’un des sujets principaux du film. La violence physique mais aussi, et surtout, la violence symbolique. La violence des préjugés, la violence du rejet, la violence des traditions archaïques et éculées… Difficile d’en dire beaucoup plus. Je veux laisser à chacun le plaisir de découvrir de quoi il est question.

La beauté du film réside dans le contraste entre cette violence omniprésente et la douceur des paysages. La nature est très présente et elle est magnifique. Toutefois, le spectateur ressent très vite, à l’instar du personnage principal, à quel point vivre loin de tout, de la ville, peut-être quelque chose d’étouffant. L’envie d’un ailleurs et d’une vie différente traverse tout le film et c’est émouvant.

Rendez-vous en octobre dans les salles pour découvrir ce film très réussi.

Le serment de Pamfir

Film de Dmytro Sukholytyy-Sobchuk

Avec Oleksandr Yatsentyuk, Stanislav Potiak

Date de sortie en France : 2 novembre 2022

Une fois n’est pas coutume, c’est un film vu à la maison (en DVD) dont j’ai envie de parler. Et d’en faire l’éloge ! « Le serment de Pamfir » est un premier film, celui du cinéaste ukrainien Dmytro Sukholytyy-Sobchuk. Le jury cannois en 2022 l’a justement récompensé en lui attribuant la Caméra d’or. C’est amplement mérité tant le film impressionne. Récit passionnant et beauté visuelle de chaque instant… C’est un coup de maître.

Ouest de l’Ukraine, à la frontière avec la Roumanie. Leonid, surnommé Pamfir, est de retour auprès de sa femme et de son fils après une absence prolongée à l’étranger. Il est parti pour le travail car peu de perspectives professionnelles s’offrent à lui dans le village où il a grandi. Son fils adolescent, Nazar, est fou de joie de retrouver son père qui lui manque cruellement, d’autant plus que Leonid n’est pas certain de rester très longtemps. Malheureusement, le fils commet un acte qui va avoir de lourdes conséquences sur la famille. Leonid / Pamfir est alors contraint, pour gagner de l’argent rapidement, de renouer avec la pratique de la contrebande qui faisait pourtant partie du passé…

Le film est une plongée en immersion. On découvre avec ravissement un coin d’Ukraine bucolique et verdoyant, une famille attachante, des rites villageois pittoresques (le carnaval). C’est aussi un monde violent, dangereux, étouffant. Le contraste est saisissant entre joie de vivre et noirceur qui alternent sans cesse… Une beauté rare se dégage de ce film grâce à de nombreux plans-séquences absolument somptueux. La prestation d’Oleksandr Yatsentyuk en Pamfir est aussi remarquable. Hâte de découvrir un nouveau film de ce réalisateur très prometteur.

Pauvres créatures

Film de Yorgos Lanthimos

Avec Emma Stone, Mark Ruffalo, Willem Dafoe…

Date de sortie en France : 17 janvier 2024

Comment ne pas être troublé par le nouveau film de Yorgos Lanthimos intitulé « Pauvres créatures » (« Poor things ») ? On sort de la salle de projection avec l’impression confuse de n’avoir jamais eu l’occasion de voir pareil film au cinéma auparavant…

Le spectateur est ensorcelé par une forme de bizarrerie et par une inventivité assez bluffante qui s’exprime à chaque instant. Tout concourt à une sorte d’émerveillement permanent du fait de l’originalité de l’ensemble des éléments du film : le scénario, la mise en scène, les décors, la musique, et bien sûr (et surtout) le jeu des acteurs. Emma Stone est tout bonnement fascinante de bout en bout !

En plusieurs chapitres, comme dans un livre de contes (réservé aux adultes), Yorgos Lanthimos nous présente l’histoire incroyable de Bella Baxter. C’est Frankenstein au féminin. Le monstre, destiné à rester une marionnette aux mains de son créateur, va découvrir la liberté grâce au plaisir charnel et ne plus jamais vouloir s’en défaire. La femme-objet devient petit à petit, au gré des rencontres sexuelles, une femme autonome, indépendante, puissante. Le film est donc une allégorie de la libération des femmes de la domination masculine, d’une prise de pouvoir sur soi, sur son corps, sur ses désirs.

Cette allégorie peut sembler à certains moments un peu lourde, caricaturale, indigeste… On peut regretter d’ailleurs quelques longueurs. Toutefois, le plaisir domine car la folie et l’étrangeté qui se dégagent du film sont enthousiasmantes. Le monde qui nous est décrit est à la fois beau et laid, amusant et effrayant… Voir cette « pauvre créature », tout d’abord naïve et innocente, se débattre dans ce monde, essayer de survivre, faire des choix est quelque chose de très touchant. Emma Stone offre une épaisseur incroyable à son personnage. Avant de pouvoir s’exprimer par les mots, Bella s’exprime par le corps. Emma Stone est, pendant une bonne partie du film, un pantin désarticulé. Ses yeux, grands ouverts sur le monde, sont inoubliables. Un rôle en or !

Cinéma 2023 : mon top 10

J’ai raté beaucoup, beaucoup de films cette année. J’ai consacré avec bonheur du temps au théâtre, on ne peut pas tout faire ! Malgré tout, voici mon top 10 :

1) Fermer les yeux de Victor Erice

2) Les herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan

3) Past lives – Nos vies d’avant de Celine Song

4) The Fabelmans de Steven Spielberg

5) Le garçon et le héron de Hayao Miyazaki

6) Sur l’Adamant de Nicolas Philibert

7) Le procès Goldman de Cédric Kahn

8) The Quiet Girl de Colm Bairéad

9) Anatomie d’une chute de Justine Triet

10) La voie royale de Frédéric Mermoud

Et vous, vos coup de coeur ?!

Fermer les yeux

Film de Victor Erice

Avec Manolo Solo, José Coronado, Ana Torrent…

Date de sortie en France : 16 août 2023

Fermer les yeux (« Cerrar los ojos ») pour observer ce qui se passe dans notre intériorité, pour mieux le ressentir. Ou fermer les yeux pour échapper à une réalité qui nous est insupportable, se replier en nous-même ?

Les personnages du nouveau film de Victor Erice possèdent tous une part de mystère. Le réalisateur prend grand soin à ne pas tout révéler des failles et trous noirs de leur vie respective. Miguel Garay est un réalisateur de cinéma fatigué et solitaire qui semble avoir abandonné ses ambitions artistiques. Julio Arenas, acteur célèbre, a disparu sans laisser de traces il y a plus de vingt ans en abandonnant le tournage du film de son ami Miguel. Ana Arenas n’a plus de nouvelles de ce père disparu, fantomatique. Les yeux de ces êtres blessés disent tellement de leurs peines intimes…

Le film est hypnotisant, passionnant. La mémoire, le souvenir, la fiction, le deuil… Autant de sujets abordés avec beaucoup de délicatesse et de tendresse. Victor Erice fait aussi une immense déclaration d’amour au 7ème art. A plus de 80 ans, sa passion semble intacte. J’ai particulièrement été sensible au fait qu’il offre un rôle à Ana Torrent, avec qui il avait déjà travaillé dans les années 70 dans « L’esprit de la ruche ». Ana Torrent est aussi connue pour son rôle inoubliable dans « Cría cuervos » de Carlos Saura (qui est un film culte pour moi). La revoir aujourd’hui adulte mais toujours avec le même regard enfantin est vraiment émouvant.

Mon coup de coeur de l’année 2023, pour le moment !

Yannick / Anatomie d’une chute

Deux films font l’événement en ce moment dans les salles : « Yannick » de Quentin Dupieux et « Anatomie d’une chute » de Justine Triet. Les spectateurs sont au rendez-vous. Cela fait plaisir de voir deux films français, qu’on peut classer comme des films d’auteur, faire autant d’entrées. J’ai trouvé pour ma part qu’il s’agit effectivement là de deux oeuvres audacieuses et surprenantes. Je ne me suis pas ennuyé une seconde. Pourtant, quelque chose m’a manqué, ou parfois même agacé. Cela m’a empêché d’adhérer complètement à ces deux réalisations.

Dans ces deux films, les actrices et acteurs sont magnifiques. Sandra Hüller dans « Anatomie d’une chute » impressionne par sa présence, son mystère. Dans « Yannick », c’est l’acteur Raphaël Quenard, peu connu encore du grand public, qui rafle tous les suffrages. Il est vraiment irrésistible. Rien à dire, donc, sur l’interprétation. Quand au dispositif mis en place par les deux réalisateurs, il est aussi intéressant. D’ailleurs, un point commun entre ces deux films se dégage : il s’agit à chaque fois de filmer une sorte de huis-clos. Dans « Yannick » il a lieu dans un théâtre où un spectateur (Yannick joué par Raphaël Quenard) prend en otage le public et les acteurs en plein milieu d’une représentation. Dans le film de Justine Triet, nous sommes dans un tribunal et assistons à un procès, celui de Sandra (jouée par Sandra Hüller) soupçonnée d’avoir tué son mari. C’est à chaque fois prenant, et même passionnant. Les deux films installent un réel suspense qui tient en haleine le spectateur.

Pourquoi émettre alors des réserves ? Là où le bât blesse pour moi, c’est au niveau du scénario. Dans « Yannick », la réaction des acteurs et actrices, face à l’intrusion de Yannick, me semblent très caricaturale, excessivement méprisante. De même, il me semble que le réalisateur manque sa cible quand il se moque de façon aussi grossière du milieu théâtral en ciblant le théâtre de boulevard… Quant au film de Triet, les choses auraient sans doute pu être plus touchantes encore si le film avait été moins cérébral. Il est difficile de vraiment s’identifier au couple qui nous est présenté. Je n’ai, par ailleurs, pas été très convaincu par certains rebondissements…

Et vous, quel est votre ressenti ?

Il Boemo

Film de Petr Vaclav

avec Vojtech Dyk, Barbara Ronchi, Elena Radonocich…

Date de sortie en France : 21 juin 2023

Quelle audace de réaliser un film sur un homme que tout le monde, ou presque, a oublié. Josef Myslivecek, surnommé « Il Boemo » est un grand compositeur du XVIIIè siècle, contemporain de Mozart. A son époque, il est reconnu pour son talent exceptionnel. Peu de gens, aujourd’hui, s’en souviennent.

Le film de Peter Vaclav rend un très bel hommage à cet homme passionné qui se donna tout entier à son art. La reconstitution est splendide. Il Boemo travaille à Venise, Bologne, Naples, retourne parfois à Prague, sa ville d’origine. Son parcours est marqué par les rencontres car se faire connaître des puissants est essentiel pour pouvoir travailler. Il Boemo est bel homme, plaît beaucoup aux femmes et son charme n’est pas étranger à son succès. Le film reconstitue merveilleusement bien l’atmosphère libertine et sensuelle de l’époque. Le personnage rencontre aussi l’amour mais les conventions sociales empêchent beaucoup de choses…

« Il Boemo » est un film assez impressionnant. C’est visuellement très beau et la dimension tragique du personnage émeut. On découvre avec beaucoup de plaisir l’oeuvre de cet illustre inconnu grâce à de nombreux extraits d’opéras ou de symphonies. A ne pas rater pour tous les amoureux de musique classique.

Sur l’Adamant / The Quiet Girl

Si vous avez la chance d’avoir une salle de cinéma près de chez vous qui programme « Sur l’Adamant » ou « The Quiet Girl », allez-y ! Il est peut-être trop tard, mais je vais en dire deux mots quand même.

Le premier film est un documentaire, le deuxième une oeuvre de fiction. L’Adamant désigne un lieu réel (une péniche parisienne créée spécialement pour accueillir des patients qui souffrent de maladies psychiques), la fille calme (ou tranquille) est Cáit, jeune irlandaise négligée par ses parents envoyée, le temps d’un été, vivre auprès de parents éloignés…

La délicatesse est un mot qui convient bien à ces deux films. Nicolas Philibert, le réalisateur du documentaire, filme avec beaucoup de tendresse les patients qui font vivre ce lieu si particulier qu’est l’Adamant. La galerie de « personnages » est riche et intéressante. Le spectateur sourit parfois mais est surtout très touché. Cela fait beaucoup de bien de voir et d’entendre ces personnes en décalage avec les normes sociales habituelles. Ces gens, qu’on côtoie peu voire jamais dans la vie de tous les jours, évoquent leur quotidien et parlent de la vie en général avec une forme de poésie unique. C’est parfois déroutant mais aussi instructif. Si éloignés et pourtant si proches de nous, ces femmes et ces hommes parlent sans filtre, avec le coeur.

Le film « The Quiet Girl » met aussi en avant un personnage passionnant. La petite Cáit est, elle aussi, cabossée par la vie. Elle fait partie d’une famille nombreuse et ses parents ont bien du mal à s’en sortir. Le manque de soin, de tendresse, d’écoute fait des ravages. Elle se mûre dans le silence. Une chance lui est offerte : s’extraire du milieu familial pendant deux mois et vivre différemment. Grâce aux soins de parents de substitution remplis d’amour et d’attention, quelque chose en elle se débloque et s’épanouit enfin. La performance de l’actrice principale, Catherine Clich, est impressionnante. Son regard et son sourire timide expriment tellement de choses.

Autre film que je souhaite voir absolument : Burning days (moi qui adore le cinéma turc, notamment tous les films de Nuri Bilge Ceylan)