Deux titres des (merveilleuses) Editions de Monsieur Toussaint Louverture

Le catalogue des Editions de Monsieur Toussaint Louverture contient quelques pépites à côté desquelles il serait dommage de passer. Depuis quelques temps, cette maison d’édition frappe fort en publiant des livres marquants, notamment la saga « Blackwater » qui a rencontré un énorme succès.

Le roman de Steve Tesich « Price » et le deuxième tome de l’incroyable livre (BD, roman graphique ?) d’Emil Ferris « Moi, ce que j’aime c’est les monstres » font partie des ouvrages que je recommande chaudement.

« Price » est un roman sur un moment de la vie si particulier : le passage à l’âge adulte. Dans l’Indiana, dans la banlieue industrielle de Chicago, trois jeunes hommes finissent leurs études secondaires. Ils s’appellent Daniel Price, Billy Freund, Larry Misiora. Quel sera leur avenir ? Que se passe t-il dans la tête de ces héros (fragiles) qui ont toute la vie devant eux mais qui sont déjà à l’heure des choix ? Faire des études, travailler, partir, rester… aimer ? Steve Tesich rend très attachant ce trio de garçons pas encore adultes dont l’envie d’indépendance est palpable. C’est l’heure de prendre son envol, de tenter des expériences. La vie n’est pas toujours simple quand on a 18 ans… J’ai adoré ce livre, formidablement construit, émouvant, qui décrit bien ce que peut être le vécu de jeunes hommes un peu paumés.

« Moi, ce que j’aime, c’est les monstres » est un Must-Have absolu. Le premier tome avait paru en 2018 et ce fut un choc ! Voici que le deuxième tome arrive enfin et c’est avec joie que je le lirai très bientôt. Tout est incroyable dans ce livre. Formellement, c’est d’une grande beauté (tous les dessins sont réalisés au stylo à bille) et pour l’histoire, le lecteur est emporté dans un tourbillon narratif. L’autrice nous embarque dans le Chicago des années 60 (comme dans « Price »). On suit Karen, jeune fille de 10 ans qui se pose beaucoup de questions. Il est question d’identité, de genre, de secrets familiaux, d’Histoire avec un grand H… C’est passionnant.

De Mishima à Freud…

Première lecture de Mishima : coup de coeur ! On pénètre dans la psyché torturée d’un homme qui lutte contre ses désirs. L’histoire de l’après guerre au Japon, en filigrane, est passionnante…

Rachel Cusk explore l’âme de ses personnages avec férocité, aborde le thème de la création artistique avec beaucoup de justesse. La narratrice est elle-même romancière…

J’ai aussi beaucoup aimé « Contrecoup »

Le personnage principal de cette histoire est une femme au comportement fantasque passionnée d’astrologie que beaucoup considèrent comme folle… Elle vit isolée dans un village perdu aux confins de la Pologne et de la Tchéquie. Plusieurs événements mystérieux viennent perturber son quotidien. Pas totalement convainquant pour moi mais original.

Isabelle Pandazopoulos nous parle d’Anna Freud, la fille de Sigmund. Entre Vienne, Londres, Berlin, la vie d’Anna avec ses tourments, ses joies, ses réussites et ses échecs nous est contée avec beaucoup de talent. Pour ceux et celles qui s’intéressent à la psychanalyse, c’est un roman qui se dévore, très bien construit, écrit avec style.

Tôkyô-Bohème

Quel joli titre que « Tôkyô-Bohème ». Aperçu en librairie, le livre de Philippe Pons m’a d’abord attiré par cet étonnant rapprochement (dans mon esprit en tout cas). La capitale japonaise, endroit que je rêve de visiter un jour, n’est pas associée pour moi à l’idée de bohème mais plutôt à certains poncifs accolés aux grandes mégalopoles : le bruit, le stress, les quartiers d’affaires sans âme… Le regard d’un spécialiste du Japon, qui a vécu de nombreuses années dans ce pays, m’intéresse donc beaucoup.

La lecture du livre est très enrichissante. Je n’ai pas été déçu par le voyage que propose Philippe Pons. L’ouvrage est truffé de références culturelles qui témoignent d’une grande connaissance et d’un intérêt profond pour le Japon. Il est question d’anthropologie, d’histoire, d’architecture, de littérature, de cinéma… L’auteur, plus prosaïquement, nous fait visiter le Tôkyô qu’il aime (ou qu’il a aimé) : les venelles où il est possible de trouver un peu de calme et d’échapper à la pression de la capitale, les quartiers mythiques tels Asakusa ou Shinjuku qui ont bien changés depuis les années 70, les clubs de jazz, les cafés et restaurants divers et variés… Philippe Pons en profite pour dresser le portrait des personnes qui ont croisées son chemin dans les mille et uns lieux fréquentés depuis toutes ces années. Nous faisons la connaissance d’écrivains, de tenancières de bars, de chanteuses mais aussi de simples tokyoïtes perdus dans la nuit…

Malgré la tonalité nostalgique qui se dégage du livre – le constat est amer sur l’enlaidissement de la ville, sur sa constante métamorphose, pour le meilleur et pour le pire – j’espère plus que jamais avoir la chance de me rendre un jour au Japon et à Tôkyô en particulier. J’ai envie de lire Mishima et de découvrir le quartier Nichôme (le quartier gay), d’assister à un spectacle de théâtre japonais (j’ai découvert grâce au livre le taishû engeki, un théâtre de troupe, ambulant), de me réfugier dans une des innombrables ruelles de la capitale , de déambuler dans le Tôkyô de la nuit, si bien décrit par l’auteur, où les conventions sociales et les normes de la vie diurne deviennent un peu moins pesantes…

L’ouvrage « Tôkyô-Bohème » est une mine d’or. L’auteur est généreux et son regard singulier offre une alternative bienvenue aux guides touristiques souvent trop formatés. Il y est question à plusieurs reprises des Jeux Olympiques de 2021, de la pandémie de Covid-19, deux « événements » qui ont eu un impact fort sur la ville. L’ouvrage offre une analyse personnelle sur le passé de la ville et son histoire mais nous raconte aussi son actualité la plus récente. Une très belle lecture donc.

Si peu

Les éditions P.O.L font paraître un livre en cette rentrée littéraire 2024 dont la lecture restera longtemps gravée dans ma mémoire. « Si peu » (« Tanto poco ») est le titre français de ce roman italien que j’ai trouvé magistral. Marco Lodoli, en moins de 150 pages, met le lecteur dans la peau et dans dans le coeur d’une femme éperdument amoureuse. C’est un amour qui n’est pas payé de retour, à sens unique. Impossible. Imaginaire ?

Tout se passe à Rome. Un jeune professeur est nommé dans une école. Il est accueilli par la concierge de l’établissement qui le prend pour un élève… L’ambiguïté est, dès le départ au coeur, de leur lien. Cette femme va nourrir une passion secrète pour cet homme qu’elle côtoie pendant des décennies. Un amour pur, selon elle, qu’elle assume jusqu’au bout.

La lecture de cette histoire est parfois dérangeante mais en même temps très touchante. Cette femme amoureuse nous émeut car elle décrit l’évidence de son attachement avec beaucoup de force. Elle aime, semble t-il, sans rien attendre en retour. Elle veille de loin sur « son homme », veut le protéger, croit se sentir indispensable. Le comportement de cette femme est mystérieux, incompréhensible peut-être. L’amour fou, par définition, est-il compréhensible ? Rentre-il dans un cadre ? « Si peu » est en tout cas un très beau récit, le condensé d’une vie peu commune.

« Mais moi, j’ai toujours été au même endroit, immobile, racine piquée dans une dévotion qui est peut-être de l’amour ou peut-être simplement de la peur. »

Repérages rentrée littéraire 2024 !

J’adore cette période, fin août, pendant laquelle les éditeurs mettent en avant leurs nouveautés. La presse commence à donner ses coups de coeur. Je regarde à droite à gauche et sélectionne quelques titres qui pourraient m’intéresser…. et vous aussi j’espère.

Le club des enfants perdus de Rebecca Lighieri (P.O.L)

J’avais été bluffé par la noirceur d’un précédent livre de cette autrice intitulé « Il est des hommes qui se perdront toujours ». La noirceur semble toujours au rendez-vous de ce nouveau roman qui fait entrer le lecteur à l’intérieur d’une famille dysfonctionnelle en flirtant avec le surnaturel.

Bien-être de Nathan Hill (Gallimard)

Un gros roman de 688 pages qui décrit une histoire d’amour sur plus de vingt années. J’aime la littérature américaine et j’ai envie de découvrir cet auteur.

Blackouts de Justin Torres (L’Olivier)

« Un homme de 27 ans d’origine portoricaine nous raconte une histoire. Celle de son ami Juan et d’un livre retrouvé. Celle d’un passé réduit au silence. Celle d’un temps pas si lointain où l’homosexualité était considérée comme une maladie. »… Le résumé m’intéresse. La forme est originale puisqu’elle mêle fiction et documents réels.

Histoire d’une domestication de Camilla Sosa Villada (Métailié)

Le titre est intriguant. En lisant la quatrième de couverture, on apprend qu’il est question d’amour, de famille, de théâtre…

Mille images de Jérémie de Clement Ribes (Verticales)

Un livre fait de fragments pour décrire une histoire d’amour, son mystère. Connait-on vraiment l’être aimé ?

La petite soeur de Mariana Enriquez (Editions du sous-sol)

Le portrait de l’écrivaine argentine Silvana Ocampo. Mariana Enriquez veut redonner ses lettres de noblesse à cette femme discrète dont la notoriété est restée dans l’ombre de ses acolytes masculins (Borges notamment).

S’aimer dans la grande ville de Sang Young Park (La Croisée)

Un jeune homme homosexuel tente de trouver sa place dans la société coréenne encore très archaïque sur la question des moeurs. Cela m’intéresse de découvrir ce roman qui a eu un grand succès dans son pays.

Le monde d’hier / Le nom sur le mur

Des lectures se font parfois écho, étrangement. J’ai lu tout récemment un livre de Stefan Zweig et un livre de Hervé Le Tellier, deux auteurs qui n’ont a priori que peu de choses en commun. « Le monde d’hier » et « Le nom sur le mur » sont des livres très différents par bien des aspects mais des thématiques communes les rapprochent pourtant. Zweig et Le Tellier nous parlent tous deux du XXème siècle, de la guerre, de la résistance face au fascisme.

« Le monde d’hier » est un livre passionnant. Zweig écrit cette autobiographie au crépuscule de sa vie, en 1941. Il est en exil, désespéré par la violence insensée de la guerre qui meurtrit à nouveau l’Europe. Il a connu la Guerre 14-18 et pensait, comme beaucoup de gens de sa génération, que des leçons avaient été tirées du cataclysme qu’avait représenté ce premier conflit mondial. Mais la folie d’un homme et l’aveuglement des autres ont fait basculé le monde à nouveau dans l’horreur. Les dernières pages du livre expliquent avec beaucoup de détails les différentes étapes qui ont permis l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Zweig est affligé. Son désespoir d’alors contraste avec une vie faite de rencontres. Son existence a été consacrée à l’écriture. Il a, de son vivant, obtenu la reconnaissance, été lu dans le monde entier. Tout au long du livre, il fait l’éloge du cosmopolitisme, dénonce l’idée de frontière. Il exècre le concept de nationalisme et reste fidèle à l’état d’esprit très ouvert de la Vienne de sa jeunesse. C’est un partisan acharné de la paix et de la tolérance qui constate amèrement l’échec de son combat.

L’ambition du livre de Hervé Le Tellier est moindre. Son livre « Le nom sur le mur » retrace la courte vie d’un résistant André Chaix, mort au combat à 20 ans en 1944. La violence de la guerre, ce sont ces innombrables destins brisés, souvent anonymes. Ce livre-enquête, à partir d’archives parcellaires, entend mettre la lumière sur le choix de vie d’un homme qui, comme beaucoup d’autres, a mis son égoïsme et son confort de côté afin de s’engager dans un combat très dangereux. Il est question de courage bien sûr, de lutte collective, d’abnégation… S’agit-il d’un choix véritable ou d’un destin qui bascule sans que l’on sache vraiment pourquoi ? La question reste en suspens. Ce livre nous rappelle le combat pour les valeurs humanistes n’est jamais clos, que les périls demeurent. Un lecture importante donc.

Une rétrospective

« Volver la vista atras », tel est le titre original du livre de Juan Gabriel Vásquez sorti en 2020 (édité en français en 2022 aux éditions du Seuil). Le titre français fait directement référence au vocabulaire du cinéma. Le héros du roman est effectivement cinéaste. Il a réellement existé et s’appelle Sergio Cabrera. En 2016, une rétrospective de ses films est organisée à la Cinémathèque de Barcelone. Tel est le point de départ de ce livre touffu qui, beaucoup plus que simplement retracer la carrière artistique de ce réalisateur, revient sur sa vie incroyablement romanesque.

Sergio Cabrera fait partie d’une famille qui a été pleinement impliquée dans plusieurs événements majeurs du XXème siècle, sous des latitudes différentes : en Espagne pendant la guerre civile, en Chine à l’époque de la Révolution Culturelle, en Colombie au début du conflit armé entre les guérillas marxistes et le gouvernement en place. L’auteur retrace avec brio le destin des parents de Sergio Cabrera, obligés de fuir l’Espagne suite à la défaite du camp républicain. Fausto, le père de Sergio, entraine alors sa famille dans un périple où l’engagement et la foi en la Révolution prennent toute la place. Une partie importante du roman est consacrée aux années chinoises. Elle est passionnante. En pleine Révolution Culturelle, la famille Cabrera se retrouve à Pékin. Ils vivent à l’hôtel de l’Amitié, destiné aux expatriés. La fascination exercée par Mao et son petit Livre Rouge est à son comble. Les Cabrera sont persuadés d’être au bon endroit, au coeur de la révolution prolétarienne. Fausto et sa femme retournent en Colombie pour travailler à l’expansion de cette révolution. Ils laissent derrière eux leurs deux enfants adolescents, qui deviennent ouvriers d’usine, s’initient au maniement des armes… On a du mal à y croire, mais les choses se sont réellement passées ainsi.

Le retour en Colombie des deux enfants, devenus jeunes adultes, est conditionné à l’entrée en guérilla. Là encore, le lecteur que je suis a été assez éberlué par la rudesse qu’implique cet engagement où les états d’âmes ont peu de place. Nous pénétrons avec Sergio et sa soeur au coeur de la jungle, lieu hautement inhospitalier…

Juan Gabriel Vasquez signe un livre fort, haletant. Il met ses talents de conteur au service d’une histoire tirées de faits réels. Plusieurs photos illustrent les années passées en Chine par exemple. La réalité dépasse la fiction. Ce livre en donne encore une fois la preuve.

D’autres livres de cet auteur :

Durrell / Auster / Bobin

« La quatuor d’Alexandrie » est une oeuvre complexe et poétique. Un quatuor de personnages (Justine, Balthazar, Mountolive, Clea) pour quatre romans distincts mais intimement liés les uns aux autres. Quatre histoires pleines d’échos ayant pour cadre la très romanesque ville d’Alexandrie. Dans « Justine », Lawrence Durrell nous présente les personnages en présence. Le narrateur tombe sous le charme de la belle et mystérieuse Justine. Il est en couple avec Melissa, Justine est avec Nessim. Il est question d’amour, de désir, d’interdit… La liberté est ce qui caractérise le mieux les protagonistes même s’ils sont aussi torturés, assaillis de doutes. On se perd avec eux dans les différents quartiers de la ville, on y fait la rencontre de personnages secondaires atypiques, hauts en couleur… Le premier tome de ce « quatuor » est plein de charme. La prose est superbe.

Dans « Baumgartner », Paul Auster parle aussi d’amour, au passé, au présent, et peut-être au futur. Le personnage éponyme est veuf. Plus de dix après le décès brutal de son épouse qui se noie accidentellement dans la mer, Baumgartner panse encore ses plaies . Avec le temps, elles sont moins douloureuses mais est-il encore possible de croire à l’amour après un tel choc ? Le souvenir de l’être aimé hante celui qui reste. Paul Auster analyse avec justesse la difficulté de se libérer du passé. Par bribes, il se souvient de qui était sa femme, revient aux origines de leur attachement mutuel qui a duré plusieurs décennies. C’est magnifique de voir ce personnage blessé se remémorer les tout débuts, les premières difficultés du couple… La forme du livre est originale et fait penser à une sorte d’auto-analyse faite d’associations d’idées, de souvenirs épars… Il est aussi question de création littéraire, du métier d’écrivain. Baugmartner fait bien sûr penser à un double de Paul Auster. Ce livre m’a beaucoup touché.

Christian Bobin est un auteur vers lequel je reviens souvent. J’admire sa justesse, sa droiture, sa simplicité… « Le muguet rouge » est un court livre où les choses se mélangent, sans hiérarchie apparente. S’en dégage une douceur, une générosité qui font du bien. L’auteur exprime aussi à plusieurs reprises sa révolte face à une modernité technologique qui pousse à l’individualisme, au rétrécissement, à une forme de médiocrité. « L’âme est une espèce non protégée » .

Lectures de l’Est…

« Kafka. Le temps de la connaissance », par Reiner Stach, aux éditions du Cherche Midi

« La valse aux adieux », par Milan Kundera, aux éditions Folio

« Le Docteur Jivago », par Boris Pasternak, aux éditions Gallimard

En cette fin d’année 2023, mon regard est résolument tourné vers l’est ! Kafka, Kundera, Pasternak sont trois auteurs prodigieux qui aident à mieux comprendre les mystères de l’âme humaine et permettent, aux occidentaux que nous sommes, de cerner ce qui fait la spécificité des peuples d’Europe de l’Est.

J’ai déjà parlé ici du premier tome de la biographie monumentale de Franz Kafka rédigée par l’auteur allemand Reiner Stach. Vient de paraître le deuxième opus et je me suis empressé de me le procurer. J’ai hâte de découvrir la suite de ce travail minutieux et passionné, véritable coup de maître qui se lit comme un roman. Ce sont les années 1915-1924 qui sont traitées dans ce deuxième tome. Kafka poursuit son oeuvre exigeante, sans se ménager. Naissent « Le château », « Lettre au père », sa correspondance avec Milena…

De Kundera, j’avais le souvenir ébloui de la lecture de « L’insoutenable légèreté de l’être ». Tout m’avait plu dans ce roman qui mêle habilement histoire intime et histoire politique. Le style de l’auteur avait réussi à toucher quelque chose de profond en moi. Dans la « La valse aux adieux », on retrouve cette étrangeté, ce mystère qui rendent cet auteur si unique. Je ne suis pas sûr d’avoir forcément tout compris mais ce n’est pas grave. Kundera fait partie de ces auteurs qui méritent qu’on relise leurs oeuvres. Il est question dans ce livre de vie, de mort, de désir, de rejet… Et de tant d’autres choses.

« Le docteur Jivago » de Boris Pasternak bénéficie d’une nouvelle traduction aux éditions Gallimard. Je m’y suis plongé avec délices. C’est romanesque à souhait, haletant, poignant… L’histoire de la Russie est en toile de fond : les dernières années du tsarisme, les soubresauts des révolutions de 1905 et de 1917… Le docteur Jivago est un personnage attachant. On le voit grandir, aimer, s’engager. Pour les amoureux de la Russie et de sa littérature, ce livre est indispensable !

Bonnes lectures à vous, lectrices et lecteurs de ce blog qui avez la gentillesse de me suivre.

Et à bientôt, en 2024.

Triste tigre, Le coût de la vie, Shy

Triste tigre, Neige Sinno, Editions P.O.L

Le coût de la vie, Deborah Levy, Editions du sous-sol

Shy, Max Porter, Editions du sous-sol

Difficile de mettre des mots sur le choc ressenti à la lecture de « Triste tigre » de Neige Sinno. Que dire à part l’admiration que l’on éprouve à découvrir ligne après ligne le courage de cette femme qui tente de comprendre l’incompréhensible : l’inceste. Pendant des années, son beau-père l’a violée, entre ses 7 et ses 14 ans. Que se passe t-il dans la tête d’un bourreau ? Question vertigineuse à laquelle Neige Sinno s’attaque. Elle veut éclaircir la part d’obscurité qui habite cet homme. Dans le même mouvement, ce sont ses propres blessures qu’elle regarde avec lucidité. Etre violé enfant, c’est être abimé pour la vie, lutter chaque jour pour sa survie, son équilibre, combattre coûte que coûte ses propres démons… « Triste tigre » est un livre qui fera date. Neige Sinno en redoute le succès. Elle ne souhaite être un témoignage de plus. Mais ce n’en est pas un. C’est une véritable réflexion quasi philosophique sur le mal.

La trilogie autobiographique de Deborah Levy est un vrai régal ! J’en suis au deuxième opus (après celui intitulé « Ce que je ne veux pas savoir » à la couverture bleue). Dans « Le coût de la vie », elle évoque la difficile phase de reconstruction qui succède au divorce. La cinquantaine passée, elle se sépare en effet de son mari, aménage un nouvel appartement dans le nord de Londres, découvre, en compagnie de ses deux filles, la vie de mère célibataire. Tout cela n’est pas facile surtout quand son travail consiste à écrire pour vivre. Elle a la chance de se voir offrir par des amis un cabanon au fond d’un jardin. C’est là qu’elle va pouvoir trouver le calme et l’énergie nécessaire à la poursuite de son oeuvre. Le style de Deborah Levy est un enchantement. C’est drôle, fin, astucieux. Elle mêle sans cesse passé et présent, cite de nombreux auteurs et autrices comme Marguerite Duras, Albert Camus, Doris Lessing, Emily Dickinson, Simone de Beauvoir, James Baldwin… Elle capte quelque chose de l’ère du temps entre gravité et légèreté.

« Shy » est un livre assez hors-norme. L’écriture est fragmentée, la chronologie bousculée… Cette forme étrange et parfois dérangeante donne une grande force au propos. Shy est un garçon en souffrance. Il est pensionnaire dans une école de la « dernière chance » qui accueille des adolescents en rupture avec l’école, avec la société. Une équipe d’éducateurs dévoués est présente pour les aider, pour tenter de canaliser leur colère, de leur faire entrevoir un avenir possible. Mais rien n’est simple. Aux joies simples de la vie en communauté succèdent sans prévenir des colères noires, des moments de désespoir où tout semble fichu… Shy s’intéresse à la musique, c’est sa planche de salut. Mais les relations difficiles avec sa mère et son beau-père, les premières histoires d’amour bancales le fragilisent… Le livre est traversé par une tension permanente. C’est électrique comme peuvent l’être les réactions d’un ado perdu qui ne sait où trouver l’apaisement. Très beau livre à découvrir !