Drive my car

Film de Ryusuke Hamaguchi

Avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima

Date de sortie en France : 18 août 2021

« Drive my car » est un film d’une incroyable richesse. On y parle beaucoup de théâtre car le héros du film Yûsuke Kafuku, est metteur en scène et acteur de renom. Il est invité par un théâtre à Hiroshima dans le sud du Japon. En résidence pendant plusieurs semaines, il est chargé de mettre en scène la célèbre pièce de Tchekhov « Oncle Vania » : il recrute les comédiens de nationalités différentes, les fait répéter. Une actrice sourde est aussi retenue. De très belles scènes nous permettent de découvrir le travail de création d’une pièce.

Étonnamment, il travaille aussi beaucoup dans sa voiture. Au cours de ses déplacements, il a en effet pris l’habitude d’écouter l’enregistrement des pièces dans lesquelles il joue ou qu’il met en scène. A Hiroshima, les circonstances le contraignent à se faire conduire par un chauffeur. Il fait donc connaissance d’une jeune fille de 23 ans, Misaki Watari, qui l’accompagne pendant toute cette période de travail.

Ces deux personnages sont passionnants. Ils ne devaient jamais se rencontrer mais vont ensemble accomplir un grand chemin. Chaque jour, Tchekhov et ses personnages sont avec eux, en toile de fond. Le texte de la pièce passe en boucle dans la voiture et résonne avec leurs propres peines et blessures. Vania, Sonia, Elena, Sérébriakov, tous ces personnages désespérés tentent de trouver un sens à leur vie malgré les épreuves, les deuils, les souffrances. Il faut continuer à vivre nous disent-ils…

A l’intérieur de la voiture, Yûsuke et Misaki s’apprivoisent peu à peu, s’apprécient de plus en plus, tout en gardant beaucoup de pudeur l’un envers l’autre. Ce sont deux êtres blessés que la vie n’a pas épargné. Petit petit, ils se confient l’un à l’autre, évoquent les tourments qui les rongent, se soutiennent. Communiquer pour se décharger d’un poids trop lourd, pour réussir à se pardonner. Le film est bouleversant car il montre à quel point la parole est libératrice. Face aux drames de l’existence et au sentiment de culpabilité, la rencontre avec l’autre peut permettre d’aller vers la joie, malgré tout.

Tentations de la rentrée littéraire 2021

C’est un grand plaisir chaque année, à l’approche du mois de septembre, de découvrir quels sont les livres que les maisons d’édition françaises mettent en avant pour la sacro-sainte rentrée littéraire. Romans français ou étrangers, le choix est très vaste. Grâce à la blogosphère et à la presse spécialisée, je me fais une petite sélection d’ouvrages que j’aurais le temps (ou non) de lire au cours des mois à venir. Voici une liste très personnelle de romans qui attirent mon attention :

« Les étoiles plus que filantes » de Estelle-Sarah Bulle aux éditions Liana Levi

Une histoire qui parle du tournage du film « Orfeu Negro » au Brésil… Cinéma et littérature, un beau mélange. Le précédent ouvrage de l’auteure « Là où les chiens aboient par la queue » a été salué par la critique et le public.

« Le rire des déesses » de Ananda Devi aux éditions Grasset

L’Inde est un pays qui me fascine et je suis très curieux de découvrir cette histoire qui aborde notamment deux sujets : la place des prostituées dans la société indienne et la transexualité.

« La porte du voyage sans retour » de David Diop aux éditions du Seuil

David Diop est un auteur que je souhaite découvrir. Il aborde dans ce roman le thème de la traite négrière, sujet historique passionnant.

« Memorial Drive » de Natasha Trethewey aux éditions de L’Olivier

Je lis beaucoup de bien de ce livre qui aborde un sujet très dur, celui des féminicides. Natasha Trethewey parle de son expérience personnelle puisque sa propre mère est morte assassinée par son compagnon.

« Les garçons de la cité-jardin » de Dan Nisand aux éditions Les Avrils

Un titre suffit parfois à donner envie de lire un livre. « Les garçons de la cité-jardin » est un premier roman.

« Plasmas » de Céline Minard aux éditions Rivages

« Plasmas » est un titre énigmatique. J’ai envie d’aller voir ce que recèle ce court roman de Céline Minard que je vais lire pour la première fois.

« Mon maître et mon vainqueur » de François-Henri Désérable aux éditions Gallimard

Encore un auteur français que je souhaite découvrir. Et une histoire d’amour, cela ne se refuse pas.

« Le cercueil de Job » de Lance Weller aux éditions Gallmeister

Mon goût pour la littérature américaine me donne très envie de découvrir ce roman dont l’histoire se déroule sur fond de Guerre de Sécession.

Au plaisir d’échanger avec vous sur vos lectures, envisagées, en cours ou déjà accomplies ! Vos conseils sont les bienvenus.

Trois films de Nuri Bilge Ceylan

Nuri Bigle Ceylan est un cinéaste qui me fascine. « Winter Sleep », palme d’or du festival de Cannes en 2014, est un film qui reste gravé dans ma mémoire et dans mon coeur. J’avais vu le film en salle et j’avais été frappé par la beauté de chaque plan, par l’audace incroyable de ce réalisateur qui filme les silences et les non-dits comme personne. C’était aussi la découverte de paysages sublimes et hypnotiques, ceux de l’Anatolie.

Cet été, j’ai découvert avec bonheur trois films tout aussi passionnants : « Uzak », « Les climats » et « Les trois singes » (sortis en salle respectivement en 2004, 2007 et 2009). Les personnages de Ceylan sont souvent désabusés, en crise, en proie à des doutes et face à des choix difficiles. Les désillusions font partie de toute vie humaine. Comment les vivre, les dépasser ? C’est souvent une rencontre inopinée, un événement soudain et inattendu qui viennent bouleverser l’ordre des choses. Dans « Uzak », un photographe esseulé et mélancolique, installé à Istanbul, reçoit chez lui un jeune cousin qui a quitté sa province lointaine pour tenter sa chance dans la grande ville. Ce nouveau venu est plein d’espoir, peut-être un peu naïf… Leurs deux mondes vont coexister tant bien que mal. « Les climats » aborde de façon subtile la question du couple. Dès les premiers plans, le réalisateur filme longuement les visages. Dans les yeux de Bahar, que faut-il comprendre ? Aime t-elle et admire t-elle encore l’homme, photographe lui aussi, qu’elle accompagne sur les sites antiques du sud du pays ? Ou bien est-ce la lassitude, l’étouffement voire le dégoût qui prédominent ? Les combats intérieurs de cette femme sont filmés de façon magistrale. Enfin, « Les trois singes » est un film très étonnant, centré sur seulement quatre personnages, liés par des intérêts communs. On y parle de loyauté et d’honneur, au sein de la famille, au sein du couple. Mais aussi de mensonge et de manipulation.

Le point commun de tous ces films, c’est la place donnée au silence. Les personnages se taisent et c’est ce qui les rend, selon moi, passionnants. La qualité d’interprétation des acteurs est souvent bouleversante et le spectateur a le temps de s’identifier. Certaines décisions dans la vie sont, parfois, très difficiles à prendre. Quelle direction prendre ? Est-on vraiment libre de ses choix ? C’est un sentiment de solitude extrême qui domine alors. Face à la mer à Istanbul ou devant des paysages de montagne sublimes à l’intérieur du pays, c’est du tragique de l’existence dont nous parlent les personnages de Nuri Bilge Ceylan.

Lectures d’été : juillet !

L’été n’est pas encore fini, loin de là. Le temps de partager les lectures marquantes de ce mois de juillet 2021 !

-J’ai découvert Kundera avec bonheur. « L’insoutenable légèreté de l’être » mêle de façon très habile histoire intime et grande Histoire. Kundera nous parle en effet de l’amour et du couple en même temps qu’il évoque l’histoire tragique de son pays placé sous le joug de l’URSS dans les années 60. Le Printemps de Prague est la toile de fond de ce roman étonnant que je relirais avec plaisir tant il aborde des questions existentielles très profondes.

-Louise Erdrich est une auteure américaine que j’ai découverte en 2020 avec le roman « Le pique-nique des orphelins » . Je me suis plongé avec délices dans « Ce qui a dévoré nos coeurs » . J’y ai retrouvé un sens du récit brillant. L’Histoire des communautés amérindiennes est abordée de façon touchante. L’auteure nous permet de découvrir tout un monde de croyances et de traditions quasiment disparu aujourd’hui.

-Marie-Aude Murail est une auteure que j’affectionne particulièrement. Avec son frère Lorris, elle signe le roman « Angie ! » . Beaucoup d’humour et une bonne dose de suspense pour cette histoire qui a la particularité de se dérouler au moment du premier confinement de mars-avril 2020. Un policier en fauteuil roulant, une jeune adolescente curieuse et courageuse, une infirmière débordée sont quelques uns des personnages de ce roman policier haletant. Ils habitent tous au Havre et les deux auteurs décrivent merveilleusement bien différents milieux sociaux qui ont peu l’occasion de se rencontrer.

-Dans « Celle que je suis » , Anne Loyer aborde le sujet des mariages arrangés en Inde. L’héroïne Anoki tombe des nues le jour où ses parents lui annoncent que son destin est tout tracé. Elle n’a pas le choix, elle devra se plier au diktat familial, celui de se marier avec un homme inconnu qu’ils auront pris soin de sélectionner pour elle. Farouchement indépendante, Anoki va choisir la rupture plutôt que la soumission à ces traditions qu’elle juge injustes et terriblement archaïques. Le roman parle du combat difficile pour l’égalité que mène une nouvelle génération de femmes en Inde.

-Mon intérêt pour la littérature britannique ne faiblit pas : j’ai lu « Le Roi Lear » de William Shakespeare, « La Communauté des esprits » de Philip Pullman et je viens de commencer « Tess D’Urberville » de Thomas Hardy. La modernité de Shakespeare impressionne tout autant que sa grande liberté de ton. Philip Pullman est un auteur que j’adore. Le monde magique qu’il a créé avec ses deux trilogies « A la croisée des Mondes » et « La trilogie de la poussière » n’en finit pas de m’enchanter. Son approche est quasi philosophique. Très hâte de lire la suite et la fin de sa trilogie. Quant à Thomas Hardy, je suis ravi de découvrir son oeuvre. Les premières pages de « Tess d’Urberville » me plaisent beaucoup par le style et la description de la vie champêtre dans le val de Blackmoor…

Et vous, vos lectures ? Bel été !

Onoda – 10 000 nuits dans la jungle

Source image : http://www.allocine.fr

Film d’Arthur Harari

Avec Yuya Endo, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura

Date de sortie en France : 21 juillet 2021

« Onoda – 10 000 nuits dans la jungle » est un film hors norme. Pendant plus de 2h40 nous est racontée une histoire incroyable qui s’inscrit dans un épisode tout aussi incroyable de l’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

1944. Onoda, jeune soldat japonais, est envoyé avec d’autres sur une des innombrables îles des Philippines, théâtre des derniers soubresauts de la Guerre du Pacifique. Formé pour ne jamais abandonner, pour ne rien lâcher, il fait la guerre avec la croyance chevillée au corps que tout est encore possible. Le Japon peut sortir vainqueur du conflit mondial en menant de façon inépuisable une forme de guérilla, sans relâche. Contrairement aux kamikazes qui opèrent sur d’autres terrains, ces soldats reçoivent l’ordre de ne jamais mourrir… Onoda va respecter cette injonction à la lettre.

Coupés du monde sur cette île perdue, Onoda et ses compagnons ne sont pas mis au courant de la défaite de leur camp. Ils restent là et parviennent à survivre à la manière de Robinson Crusoé. Au fin fond de la jungle, ils s’inventent une existence faite de sacrifices, persuadés que le combat n’est pas terminé. Leurs opérations militaires continuent mais n’ont plus aucun sens, sauf celui d’alimenter leur fantasme, cette croyance folle en une guerre qui ne s’arrête jamais.

Les années passent. La nostalgie affleure parfois, les tensions surgissent inévitablement et le groupe se réduit petit à petit. Onoda refuse de voir et d’entendre les signes que le monde lui envoie. Jusqu’à l’année 1974 où un contact avec un inconnu, venu spécialement à sa rencontre, va tout changer.

Le film parle de façon magnifique de la loyauté qui parfois enferme. Refuser de voir la réalité est une tare humaine qu’Onoda incarne jusqu’à l’extrême. Le rôle principal est tenu par deux acteurs qui jouent Onoda à des âges différents. Ils sont tous les deux bouleversants. Le film est un coup de maître assez impressionnant formellement. Arthur Harari est un réalisateur à suivre sans aucun doute.

Ce film a été présenté en ouverture de la sélection Un certain regard du Festival de Cannes 2021. Un autre article du blog est consacré à un film de la sélection officielle, Annette.

Annette

Source image : https://www.lemonde.fr

Film de Leos Carax

Avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg

Date de sortie en France : 7 juillet 2021

Etre attiré par l’abîme. S’y sentir bien. S’y complaire. La trouver même fascinante, addictive comme une drogue. Ce gouffre, c’est la recherche de la gloire, cette quête effrénée dans laquelle mensonge et manipulation sont les maîtres-mots. Cette abîme est synonyme de mort, de noirceur infinie. L’Autre y est déshumanisé, il n’existe plus de limites à son instrumentalisation, à son objetisation.

Dans « Annette » Leos Carax offre une vision intime des ravages de l’égo. Ses deux héros, Henry et Ann (couple sublime interprété par Adam Driver et Marion Cotillard) sont deux artistes célèbres, reconnus dans leur champ artistique respectif. Lui est comédien de stand-up, elle cantatrice. Deux célébrités en pleine lumière, au sommet de leur art. Deux aimants qui fatalement s’attirent. Une histoire d’amour naît, ainsi qu’un enfant, Annette…

Chaque séquence du film est surprenante et inattendue. C’est musicalement et visuellement très beau, et c’est surtout le scénario, habilement construit, qui emporte le spectateur. Les personnages se dévoilent petit à petit. Derrière une façade avenante, le cynisme et la cruauté affleurent. Leos Carax sait à merveille montrer l’inhumanité qui se cache derrière toute ambition dévorante. Il fait aussi la part belle au merveilleux : les fantômes existent et sont là pour rappeler que toute mauvaise action se paye durement un jour ou l’autre.

« Annette » est un objet narratif, visuel et sonore incroyable. Tout est cohérent et formidablement mis en scène. Les thématiques abordées sont nombreuses et d’une grande richesse : les choix de vie sont-ils guidés par la raison ou par l’imagination ? Quand un rêve nous obnubile, est-ce un passage obligé que de mentir aux autres, et surtout à nous-même ? Pourquoi est-ce si difficile de vivre, pourquoi se complaire dans les pulsions de mort ? La beauté de chaque plan, l’interprétation merveilleuse proposée par les deux comédiens principaux ainsi que la B.O soignée des Sparks offrent un contraste saisissant avec les aspects très sombres du récit. Grand moment de cinéma. Merci Monsieur Carax.

Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940

Exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Du 17 juin au 31 octobre 2021

Début du XXème siècle. Paris est une capitale attrayante pour les jeunes artistes de toutes nationalités qui souhaitent se former, affirmer leur talent, faire les rencontres peut-être décisives… Dès le début de l’exposition intitulée « Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école », une carte animée accueille les visiteurs et montre à quel point la capitale française fut un aimant. De lointaines contrées d’Europe de l’Est, de petites villes perdues des Empires Austro-Hongrois ou Russe, toute une génération d’artistes fait le voyage vers la France.

Sonia Delaunay – Philomène – 1907

Ces artistes trouvent à Paris la liberté dont ils ont besoin pour créer. Montmartre puis Montparnasse bouillonnent. Peintres, sculpteurs, poètes se côtoient. Naissent alors des avant-gardes artistiques aux frontières perméables : fauves, cubistes, abstraits,… L’exposition rend très bien compte de cette porosité entre les divers champs artistiques. Cendrars, Appolinaire sont cités aux côtés d’une foule d’artistes moins connus aujourd’hui mais dont les oeuvres sont magnifiquement mises en valeur. Ce sont celles de Jules Pascin, Rudolf Levy, Béla Czobel, Léopold Gottlieb, Mela Muter, Lou Albert-Lasard, Jacques Lipchitz, Georges Kars… Les cafés parisiens sont les espaces de sociabilité qui permettent les rencontres. Fondée en 1902 dans le 15ème arrondissement, la Ruche devient un lieu central et mythique. Elle propose des loyers modiques aux artistes en devenir. Chagall et Soutine y séjournent.

Lou Albert-Lasard – Dancing
Georges Kars – Autoportrait – 1929

Cette première partie du XXème siècle est marquée par des événements majeurs : la première Guerre Mondiale et ses horreurs, la liberté retrouvée des années folles, la montée en puissance du nazisme en Allemagne… Pour les artistes juifs et étrangers, ce contexte a une influence certaine. C’est aussi le temps de la reconnaissance car le marché de l’art s’intéresse de plus en plus aux peintres de l’avant-garde. Soutine reçoit ainsi le soutien d’un riche collectionneur d’art américain Albert C. Barnes. Quant à Chagall, il retourne un temps en Russie et, au lendemain de la Révolution bolchévique, dirige une école et devient commissaire aux beaux-arts.

Marc Chagall – Le salut – 1914

Paris est, dans ces années, un foyer de création cosmopolite où la tolérance est de mise. Les jeunes artistes juifs aux origines si diverses (russe, ukrainienne, polonaise, italienne, hongroise…) s’émancipent et créent sans contraintes. Modigliani s’oriente, par exemple, au fil des années vers le portrait et laisse à la postérité plusieurs chefs d’oeuvre. Les trente cinq années, choisies comme jalons de cette très belle exposition, sont majeures dans l’histoire de l’art en France.

Chaïm Soutine – Portrait du sculpteur Oscar – 1924

Nomadland

Film de Chloé Zhao

avec Frances McDorman, David Strathairn, Charline Swankie

Date de sortie en France : 9 juin 2021

« Nomadland » est un nouveau coup de maître de la jeune réalisatrice Chloé Zhao après le très beau et bouleversant « The Rider » sorti en 2018. Il est porté par la prestation incroyable de Frances MacDorman.

Le film dépeint le monde des nomades, souvent en âge d’être à la retraite, qui enchaînent les petits boulots saisonniers dans divers Etats des Etats-Unis (Dakota, Nebraska, Californie…). La restauration dans des lieux touristiques, les travaux agricoles, les missions dans les entrepôts d’Amazon… Les corps sont sollicités durement. Les traits fatigués du visage de Frances MacDormand disent beaucoup de la vie terriblement difficile de ces travailleurs pauvres qui continuent une vie de labeur alors qu’ils devraient avoir la chance de vivre tranquillement, d’avoir accès enfin à un peu de repos. Ils vivent dans leur van, parcourent des milliers de kilomètres tout au long de l’année… Ils ne sont chez eux nulle part.

Fern, le personnage joué par MacDormand, est courageuse mais rien n’est caché de la dureté de la vie qu’elle mène. Un sourire illumine parfois son visage car cette existence, de façon étonnante, est aussi choisie. L’attrait pour la solitude, les chagrins et les deuils qui la hantent, le passé qui l’empêche d’avancer sont autant de raisons qui semblent la pousser à continuer à vivre de cette manière… Toutefois, aucun auto-apitoiement ni misérabilisme. Ces nomades forcent le respect car ils restent dignes. L’amour, l’amitié, la solidarité sont les carburants qui permettent de tenir.

La magnificence des paysages de l’Ouest américain offre un contraste saisissant avec la misère des vies humaines. La facette sombre du rêve américain est, une nouvelle fois, montrée dans sa réalité crue.

Lectures d’avant vacances …

Félines de Stéphane Servant aux éditions Rouergue

Ailleurs de Richard Russo aux éditions Quai Voltaire

Vous plaisantez, Monsieur Tanner de Jean-Paul Dubois aux éditions Points

Bientôt les vacances d’été… Moment propice pour s’adonner (avec tout le temps nécessaire) aux joies de la lecture. Avant le grand départ, je partage quelques unes de mes découvertes littéraires récentes :

-Stéphane Servant frappe un grand coup avec Félines. Véritable page-turner, ce roman aborde de nombreux sujets d’actualité brûlants : féminisme, pandémie mondiale, harcèlement scolaire, nouvelles formes de militantisme… Thriller fantastique complètement ancré dans l’époque, le lecteur est bluffé par le rythme endiablé du récit aux allures de série télévisée. Sirius, le précédent ouvrage de Stéphane Servant, avait déjà marqué les esprits. C’est un auteur à suivre.

-Dans Ailleurs, Richard Russo nous parle de sa mère. Dans ce récit autobiographique, l’auteur évoque le destin de cette femme libre mais fragile dont il est fils unique. Il nous parle des dernières années de vie, du dévouement dont il a fait preuve. Un lien fort et fusionnel les unit, jamais le fils n’abandonne sa mère qui n’est heureuse nulle part. Il se plie à ses exigences, accepte ses multiples demandes de déménagement. Malgré tout, il parvient à construire sa vie d’homme et à garder une distance, à se préserver. Cette relation, qui peut paraître étouffante, ne le broie pas. Son mariage, son travail et sa vocation d’écrivain, qui s’affirme d’années en années, le sauvent.

Vous plaisantez, Monsieur Tanner est une bulle de champagne littéraire. A chaque page, cela pétille d’humour et d’esprit. Le sujet est le suivant : les travaux ! Le destin du narrateur bascule le jour où il reçoit en héritage une immense maison délabrée. Il se lance dans le projet fou de la remettre sur pied. Commence alors l’enfer de la rénovation. Jean-Paul Dubois nous régale grâce à une galerie incroyable de personnages. Electriciens, plâtriers, couvreurs, charpentiers, peintres, chauffagistes… Tous sont incompétents ou escrocs. Cela sent le vécu et c’est assez réjouissant. On en retient que face à l’adversité, il est impératif de garder son sang froid et sa bonne humeur.

Les semaines qui arrivent seront placées, quant à elles, sous le signe des écrivains suivants : Camus, Kafka, Kundera, Erdrich et Shteyngart…! Et vous, quelles sont les histoires qui vous font envie ?

Hamnet

Roman de Maggie O’Farrell

Editions Belfond

Date de parution en France : 2021 (traduction : Sarah Tardy)

Hamnet, Hamlet… En Angleterre à la fin du XVIème siècle, précisément à Stratford-upon-Avon, on ne fait pas la différence entre ces deux prénoms. Les enfants reçoivent indifféremment l’un ou l’autre.

Avec beaucoup de talent, Maggie O’Farrell nous dépeint la vie quotidienne dans cette petite commune champêtre du centre du pays, située à plusieurs jours de marche de la capitale. La famille Shakespeare est connue car son commerce de ganterie est réputé. John Shakespeare, le patriarche, règne de façon autoritaire, aussi bien dans le travail que sur sa femme et ses enfants. Ses rapports avec son fils William sont exécrables. A ses yeux, ce dernier n’est qu’un rêveur, un bon à rien.

Le futur grand auteur est encore jeune, n’a pas encore trouvé sa voie. Il s’ennuie, vit une existence morne et étouffe dans cette bourgade où tout se sait. Le chemin semble tracé d’avance pour lui. Il sera amené à reprendre, d’une façon ou d’une autre, l’affaire familiale.

Sa rencontre avec Agnes est le premier jalon d’un changement extraordinaire. Cette femme est l’héroïne du roman de Maggie O’Farrell. Son mystère en font une figure inoubliable. Plus âgée que William de quelques années, elle parvient à le séduire et l’initie aux plaisirs charnels. Elle tombe enceinte et le mariage ne tarde pas, malgré le fort mécontentement des deux familles. Agnes perçoit chez ce jeune homme des aptitudes hors du commun, une intériorité qui ne demande qu’à s’exprimer. Elle est un peu magicienne, proche de la nature et de ses secrets. Ces deux personnages excentriques sont comme aimantés, ils devaient se rencontrer. De leur union naissent trois enfants : Susanna puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le destin de William s’accomplit quand il parvient à faire le choix de quitter Stratford avec l’accord de sa femme. C’est à Londres que son potentiel s’exprime. C’est dans la capitale que son imagination foisonnante trouve un débouché sur les scènes de théâtre. Ses rôles d’époux et de père, il les délaisse par la force des choses. Il revient de temps en temps à Stratford, mais rarement. Agnes est compréhensive sauf quand le malheur frappe et que l’absence de son époux lui apparaît alors comme insupportable…

« Hamnet » est un roman formidablement construit. Différentes époques se chevauchent sans que jamais le lecteur ne se perde. Maggie O’Farrell nous décrit avec talent la vie à la campagne, la dureté des rapports humains, une époque marquée par la menace des épidémies. Les pages sur la propagation insidieuse de la peste dans le pays sont très intéressantes. Elle nous parle aussi d’une famille originale, au fonctionnement très atypique. William Shakespeare, dont la passion pour le théâtre est dévorante, fait un choix radical, celui de tout donner à son art. Mais il n’oublie pas ses enfants. Le nom de son fils donne son titre à sa pièce la plus connue, la plus commentée, la plus mystérieuse peut-être.