Enzo

Film de Laurent Cantet réalisé par Robin Campillo

Avec Eloy Pohu, Elodie Bouchez, Maksym Slivinskyi…

Date de sortie en France : 18 juin 2025

Que pense Enzo ? Le regard sur l’affiche dit beaucoup des sentiments du personnage qu’incarne avec beaucoup de justesse le jeune Eloy Pohu. Enzo a 16 ans, on le découvre dès le début du film sur un chantier de BTP, quelque peu malmené par un collègue. Son patron se met aussi en colère contre lui. Il est trop rêveur, pas assez concerné. Est-il vraiment à sa place ?

On découvre assez rapidement qu’Enzo a connu l’échec scolaire, qu’il en rupture avec son milieu social d’origine. Son frère poursuite des études brillantes, ses parents exercent des métiers où l’intellect occupe une place importante. Toutefois, le jeune homme est entouré d’amour, son frère, sa mère (la lumineuse Elodie Bouchez) ne le jugent pas. Seul le père d’Enzo montre beaucoup d’inquiétude et s’agace du manque d’ambition de son fils. Cette tension avec le père est au cœur du film. Enzo veut se dégager de la pression paternelle et semble chercher d’autres modèles de masculinité. Une rencontre sur le chantier va bouleverser beaucoup de choses.

Laurent Cantet et Robin Campillo (qui a réalisé le film après la mort de son ami) nous parlent avec brio des tourments de l’adolescence. Le personnage d’Enzo émeut car il ose devenir peu à peu lui même malgré ses fragilités. Il s’oppose à ses parents, est à l’écoute de ses désirs. Enzo est un personnage intéressant car le spectateur a du mal à percer son mystère. La fin ouverte nous laisse imaginer beaucoup de chemins possibles pour le personnage…

L’odeur de la guerre

Coup de coeur !

Julie Duval est une actrice au talent fou. Son spectacle « L’odeur de la guerre » tourne déjà depuis trois ans et c’est mérité. Le bouche à oreille est sans aucun doute à l’origine de ce beau succès.

Seule sur scène, la jeune femme nous raconte ce que les spectateurs imaginent être son histoire. La vie d’une fille du sud de la France issue d’un milieu populaire, élevée avec sa petite soeur par deux parents imparfaits (comme tous les parents). Dans cette famille, à l’école, elle étouffe, se sent un peu en décalage. La colère et les frustrations s’accumulent. Elle a besoin d’un exutoire. Ce sera la boxe et le théâtre.

Tous les personnages de cette histoire sont magiquement interprétés par Julie Duval qui rend crédible toutes les situations. On rit et on pleure avec elle. C’est du grand art. Courrez-y !

Jusqu’au 18 mai 2025 à la Scala-Paris

La Pampa

Film d’Antoine Chevrollier

Avec : Sayyid El Alami, Amaury Foucher, Damien Bonnard, Artus …

Date de sortie : 5 février 2025

Premier coup de coeur de l’année ! « La Pampa » est un film d’acteurs et d’actrices. Ils sont tous formidables. Le scénario est aussi très intéressant, surprenant, habile. L’histoire repose sur les épaules du jeune Sayyid El Alami qui joue Willy, un lycéen de 17 ans passionné de mécanique et de motocross. Son meilleur ami, Jojo, participe à des compétitions sous l’oeil expert et souvent sévère de son père et de son entraineur… C’est l’année du bac, un entre-deux pour Willy qui étouffe un peu dans la maison familiale, entre sa mère, sa petite soeur, son beau-père. Quant à Jojo, il se consacre à sa passion jusqu’au jour où tout bascule dans sa vie. Que dire de plus sans trop en dévoiler ?

Le lien entre les deux jeunes hommes est très touchant. Leur amitié est belle, sincère, solide. C’est un point fort du film que de montrer une relation dans laquelle personne ne juge l’autre pour ses choix, ses préférences. Willy et Jojo se connaissent depuis toujours et se soutiennent coûte que coûte. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans »: le réalisateur filme magnifiquement ce moment-clé de l’adolescence où l’on quitte l’enfance pour assumer qui l’on est en dehors du giron familial. Cette transition ne se fait pas sans conflits, sans heurts, mais l’amour demeure malgré tout, exprimé de diverses façons.

La distribution est magnifique : Florence Janas joue la mère aimante et parfois désemparée de Willy, Damien Bonnard en père de Jojo est très inquiétant dans sa rudesse et son manque de tendresse. Coup de coeur aussi pour Axelle Fresneau qui joue la petite soeur de Willy, incroyable de naturel. Sayyid El Alami est la révélation du film. Il crève l’écran en ado révolté plein de sensibilité. On en redemande.

Deux titres des (merveilleuses) Editions de Monsieur Toussaint Louverture

Le catalogue des Editions de Monsieur Toussaint Louverture contient quelques pépites à côté desquelles il serait dommage de passer. Depuis quelques temps, cette maison d’édition frappe fort en publiant des livres marquants, notamment la saga « Blackwater » qui a rencontré un énorme succès.

Le roman de Steve Tesich « Price » et le deuxième tome de l’incroyable livre (BD, roman graphique ?) d’Emil Ferris « Moi, ce que j’aime c’est les monstres » font partie des ouvrages que je recommande chaudement.

« Price » est un roman sur un moment de la vie si particulier : le passage à l’âge adulte. Dans l’Indiana, dans la banlieue industrielle de Chicago, trois jeunes hommes finissent leurs études secondaires. Ils s’appellent Daniel Price, Billy Freund, Larry Misiora. Quel sera leur avenir ? Que se passe t-il dans la tête de ces héros (fragiles) qui ont toute la vie devant eux mais qui sont déjà à l’heure des choix ? Faire des études, travailler, partir, rester… aimer ? Steve Tesich rend très attachant ce trio de garçons pas encore adultes dont l’envie d’indépendance est palpable. C’est l’heure de prendre son envol, de tenter des expériences. La vie n’est pas toujours simple quand on a 18 ans… J’ai adoré ce livre, formidablement construit, émouvant, qui décrit bien ce que peut être le vécu de jeunes hommes un peu paumés.

« Moi, ce que j’aime, c’est les monstres » est un Must-Have absolu. Le premier tome avait paru en 2018 et ce fut un choc ! Voici que le deuxième tome arrive enfin et c’est avec joie que je le lirai très bientôt. Tout est incroyable dans ce livre. Formellement, c’est d’une grande beauté (tous les dessins sont réalisés au stylo à bille) et pour l’histoire, le lecteur est emporté dans un tourbillon narratif. L’autrice nous embarque dans le Chicago des années 60 (comme dans « Price »). On suit Karen, jeune fille de 10 ans qui se pose beaucoup de questions. Il est question d’identité, de genre, de secrets familiaux, d’Histoire avec un grand H… C’est passionnant.

Triste tigre, Le coût de la vie, Shy

Triste tigre, Neige Sinno, Editions P.O.L

Le coût de la vie, Deborah Levy, Editions du sous-sol

Shy, Max Porter, Editions du sous-sol

Difficile de mettre des mots sur le choc ressenti à la lecture de « Triste tigre » de Neige Sinno. Que dire à part l’admiration que l’on éprouve à découvrir ligne après ligne le courage de cette femme qui tente de comprendre l’incompréhensible : l’inceste. Pendant des années, son beau-père l’a violée, entre ses 7 et ses 14 ans. Que se passe t-il dans la tête d’un bourreau ? Question vertigineuse à laquelle Neige Sinno s’attaque. Elle veut éclaircir la part d’obscurité qui habite cet homme. Dans le même mouvement, ce sont ses propres blessures qu’elle regarde avec lucidité. Etre violé enfant, c’est être abimé pour la vie, lutter chaque jour pour sa survie, son équilibre, combattre coûte que coûte ses propres démons… « Triste tigre » est un livre qui fera date. Neige Sinno en redoute le succès. Elle ne souhaite être un témoignage de plus. Mais ce n’en est pas un. C’est une véritable réflexion quasi philosophique sur le mal.

La trilogie autobiographique de Deborah Levy est un vrai régal ! J’en suis au deuxième opus (après celui intitulé « Ce que je ne veux pas savoir » à la couverture bleue). Dans « Le coût de la vie », elle évoque la difficile phase de reconstruction qui succède au divorce. La cinquantaine passée, elle se sépare en effet de son mari, aménage un nouvel appartement dans le nord de Londres, découvre, en compagnie de ses deux filles, la vie de mère célibataire. Tout cela n’est pas facile surtout quand son travail consiste à écrire pour vivre. Elle a la chance de se voir offrir par des amis un cabanon au fond d’un jardin. C’est là qu’elle va pouvoir trouver le calme et l’énergie nécessaire à la poursuite de son oeuvre. Le style de Deborah Levy est un enchantement. C’est drôle, fin, astucieux. Elle mêle sans cesse passé et présent, cite de nombreux auteurs et autrices comme Marguerite Duras, Albert Camus, Doris Lessing, Emily Dickinson, Simone de Beauvoir, James Baldwin… Elle capte quelque chose de l’ère du temps entre gravité et légèreté.

« Shy » est un livre assez hors-norme. L’écriture est fragmentée, la chronologie bousculée… Cette forme étrange et parfois dérangeante donne une grande force au propos. Shy est un garçon en souffrance. Il est pensionnaire dans une école de la « dernière chance » qui accueille des adolescents en rupture avec l’école, avec la société. Une équipe d’éducateurs dévoués est présente pour les aider, pour tenter de canaliser leur colère, de leur faire entrevoir un avenir possible. Mais rien n’est simple. Aux joies simples de la vie en communauté succèdent sans prévenir des colères noires, des moments de désespoir où tout semble fichu… Shy s’intéresse à la musique, c’est sa planche de salut. Mais les relations difficiles avec sa mère et son beau-père, les premières histoires d’amour bancales le fragilisent… Le livre est traversé par une tension permanente. C’est électrique comme peuvent l’être les réactions d’un ado perdu qui ne sait où trouver l’apaisement. Très beau livre à découvrir !

Françoise Pétrovitch. Aimer. Rompre

Dans le très joli Musée de la Vie romantique de Paris est exposé jusqu’au 10 septembre 2023 le travail de Françoise Pétrovitch. Elle a conçu spécialement pour le musée une quarantaine d’oeuvres inédites (peintures, dessins, sculpures). « Aimer. Rompre » est le titre donné à cette exposition qui investit les différents espaces du musée en s’y intégrant à merveille.

Une vidéo d’une quinzaine de minutes, dès le début de l’exposition, permet au visiteur de mieux connaître cette artiste plasticienne et de l’observer dans son travail. C’est vraiment très intéressant de voir Françoise Pétrovitch manier son pinceau imbibé d’encre ou de peinture, de la regarder construire ses toiles. L’écouter aussi parler de ses sources d’inspiration. Elle évoque le thème de l’île et évoque celle sur laquelle Jean-Jacques Rousseau, précurseur du Romantisme, fut inhumé à Ermenonville. Plusieurs toiles représentent cette île, ce monde à part, entre deux eaux… Son travail parle aussi des liens entre les êtres. Les liens créés à l’adolescence sont ceux qui l’inspirent particulièrement. Période charnière, entre-deux, l’adolescence est faite de rencontres, de rapprochements, d’éloignements… J’ai trouvé ces toiles, réalisées en très grand format, particulièrement émouvantes. Pratiquement tous les personnages représentés , filles, garçons, ferment les yeux. On a cette impression diffuse d’avoir accès à leur intériorité.

J’ai été vraiment charmé par cette exposition. Françoise Pétrovitch est une artiste que je ne connaissais pas mais dont le travail a touché quelque chose de profond en moi. Les mystères de la création artistique…

Le site du musée : Françoise Pétrovitch. Aimer. Rompre

Un si petit oiseau / À quoi rêvent les étoiles

« Un si petit oiseau » de Marie Pavenko aux éditions Flammarion

« A quoi rêvent les étoiles » de Manon Fargetton aux éditions Gallimard Jeunesse

L’émotion est au rendez-vous des romans de Marie Pavlenko et Manon Fargetton parus respectivement en 2019 et 2020. Ils font tous les deux partie de la sélection du Défi Babelio.

Avec « Un si petit oiseau » , Marie Pavlenko aborde un sujet délicat, difficile voire gênant : l’amputation. Abi, sa jeune héroïne, voit sa vie bouleversée suite à un grave accident de voiture. Gravement blessée, elle perd son bras. Elle a 20 ans, sa vie s’écroule. Elle déménage, perd ses amis, abandonne ses études et son rêve de devenir vétérinaire. La douleur et surtout la honte deviennent son quotidien. Comment vivre avec ce membre manquant, comment accepter le regard des autres sur le moignon. Un long chemin de reconstruction psychologique est nécessaire. Abi a la chance d’être bien entourée. Sa famille (sa mère, son père, sa jeune soeur) est chamboulée par le drame, mais la vie continue. Entre rires et larmes, le roman offre une belle description des sentiments mêlés qui étreignent chacun des personnages. L’humour, très présent, est une arme efficace pour dédramatiser et pour rester dans la joie malgré tout. Abi renoue aussi avec un ami d’enfance, Aurèle. Une rencontre déterminante qui permet à la jeune femme de prendre le chemin de l’acceptation. L’ornithologie, la littérature, le cinéma sont des passions qui les unissent. Tout est fluide entre ces deux personnages, pas de place pour le jugement. Chacun fait un pas vers l’autre, et contre toute attente, l’amour s’invite…

Le livre de Manon Fargetton, « A quoi rêvent les étoiles » est un formidable roman choral. Cinq personnages principaux nous racontent une même histoire : Alix, Titouan, Armand, Gabrielle, Luce. Beaucoup de thèmes sont abordés : le travail de deuil, l’entrée dans l’âge adulte, la passion du théâtre… Avec beaucoup de talent, l’autrice tient en haleine le lecteur et construit petit à petit une histoire cohérente dans laquelle tous ces personnages, liés des uns aux autres, apprennent quelque chose sur eux-mêmes, évoluent, grandissent. Les dialogues sont brillants d’authenticité ; l’humour et l’émotion sans cesse se côtoient. Le personnage de Titouan, jeune lycéen, est particulièrement marquant : mal dans sa peau, il décide du jour au lendemain de vivre en ermite dans sa chambre, limite au maximum ses besoins. Au grand désarroi de ses parents, ce repli volontaire lui apparait comme la condition de sa survie. Il garde contact avec l’extérieur grâce à un jeu vidéo en ligne. La vie est moins compliquée quand tout est virtuel. Étonnamment, son téléphone va être le vecteur d’un grand bouleversement : totalement par hasard, il entre en contact par SMS avec Luce, qui vient de perdre son mari (le numéro de téléphone de son défunt mari lui a été attribué par erreur). S’engage entre eux une correspondance très étonnante et salvatrice pour tous les deux… Une des très belles idées de ce roman qui nous parle joliment du lien entre les générations, de transmission.

Eté 85

Film de François Ozon

Avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge

Date de sortie en France : 15 juillet 2020

Été 85, une station balnéaire normande… Dans une reconstitution soignée, François Ozon met en scène la rencontre de deux personnages que tout oppose : Alexis, 16 ans, est sérieux, rationnel, cérébral alors que David, à peine plus âgé que lui, est spontané, fonceur, irréfléchi. Des contraires qui s’attirent irrésistiblement. David exerce une fascination certaine sur Alexis grâce à son aisance relationnelle, son charme. Il sait donner de l’affection sans compter, fait tout pour séduire son nouvel ami. Une histoire d’amour naît et Ozon filme parfaitement ces moments de bonheur simples et purs que procurent les premiers amours, où l’on apprend tout l’un de l’autre, où tout est découverte et enchantement.

Alexis est un personnage touchant. Malgré ses doutes, il se frotte au réel. Il met ses peurs au placard, quitte à en souffrir. Il fait son expérience, vit intensément la joie puis la tristesse. Il grandit (il échappe au cadre trop resserré de la cellule familiale), se construit au contact de ce David qui révèle assez vite sa part sombre, beaucoup moins séduisante. Car David fait du bien à son compagnon, mais aussi du mal. Mais comment ne pas succomber, comment se protéger quand tout est nouveau? Sur son chemin il fait une autre rencontre importante : Kate, jeune fille au pair anglaise, est la confidente compréhensive et patiente dont il a besoin pour avancer.

Eté 85 est donc le récit d’un apprentissage, en accéléré. Vivre et grandir, c’est accepter de faire des erreurs, d’expérimenter la douleur de la perte, de se relever de ses échecs. Et aimer une personne, c’est la considérer pour ce qu’elle est réellement, et non pas chérir l’idée que l’on s’en fait. Alexis apprend ainsi à de méfier des histoires qu’il se raconte, des fantasmes illusoires. Il parvient à « échapper à son histoire » comme il le théorise si justement.

Cette histoire fulgurante est mise en scène de façon habile par François Ozon qui parvient tout au long du film à distiller du suspense autour du destin des deux protagonistes. Tous les personnages sont interprétés de façon très juste : Valéria Bruni-Tedeschi, mère de David, interprète formidablement l’exubérance et la toxicité. Isabelle Nanty et Laurent Fernandez, parents d’Alexis, sont au contraire tout en retenue face à l’évolution de leur fils. Ils acceptent ses choix et l’affection discrète qu’ils lui témoignent est émouvante. Le charme du film tient aussi à cette description subtile de milieux sociaux différents dans lesquels les sentiments ne s’expriment pas de la même manière.