
Triste tigre, Neige Sinno, Editions P.O.L
Le coût de la vie, Deborah Levy, Editions du sous-sol
Shy, Max Porter, Editions du sous-sol
Difficile de mettre des mots sur le choc ressenti à la lecture de « Triste tigre » de Neige Sinno. Que dire à part l’admiration que l’on éprouve à découvrir ligne après ligne le courage de cette femme qui tente de comprendre l’incompréhensible : l’inceste. Pendant des années, son beau-père l’a violée, entre ses 7 et ses 14 ans. Que se passe t-il dans la tête d’un bourreau ? Question vertigineuse à laquelle Neige Sinno s’attaque. Elle veut éclaircir la part d’obscurité qui habite cet homme. Dans le même mouvement, ce sont ses propres blessures qu’elle regarde avec lucidité. Etre violé enfant, c’est être abimé pour la vie, lutter chaque jour pour sa survie, son équilibre, combattre coûte que coûte ses propres démons… « Triste tigre » est un livre qui fera date. Neige Sinno en redoute le succès. Elle ne souhaite être un témoignage de plus. Mais ce n’en est pas un. C’est une véritable réflexion quasi philosophique sur le mal.
La trilogie autobiographique de Deborah Levy est un vrai régal ! J’en suis au deuxième opus (après celui intitulé « Ce que je ne veux pas savoir » à la couverture bleue). Dans « Le coût de la vie », elle évoque la difficile phase de reconstruction qui succède au divorce. La cinquantaine passée, elle se sépare en effet de son mari, aménage un nouvel appartement dans le nord de Londres, découvre, en compagnie de ses deux filles, la vie de mère célibataire. Tout cela n’est pas facile surtout quand son travail consiste à écrire pour vivre. Elle a la chance de se voir offrir par des amis un cabanon au fond d’un jardin. C’est là qu’elle va pouvoir trouver le calme et l’énergie nécessaire à la poursuite de son oeuvre. Le style de Deborah Levy est un enchantement. C’est drôle, fin, astucieux. Elle mêle sans cesse passé et présent, cite de nombreux auteurs et autrices comme Marguerite Duras, Albert Camus, Doris Lessing, Emily Dickinson, Simone de Beauvoir, James Baldwin… Elle capte quelque chose de l’ère du temps entre gravité et légèreté.
« Shy » est un livre assez hors-norme. L’écriture est fragmentée, la chronologie bousculée… Cette forme étrange et parfois dérangeante donne une grande force au propos. Shy est un garçon en souffrance. Il est pensionnaire dans une école de la « dernière chance » qui accueille des adolescents en rupture avec l’école, avec la société. Une équipe d’éducateurs dévoués est présente pour les aider, pour tenter de canaliser leur colère, de leur faire entrevoir un avenir possible. Mais rien n’est simple. Aux joies simples de la vie en communauté succèdent sans prévenir des colères noires, des moments de désespoir où tout semble fichu… Shy s’intéresse à la musique, c’est sa planche de salut. Mais les relations difficiles avec sa mère et son beau-père, les premières histoires d’amour bancales le fragilisent… Le livre est traversé par une tension permanente. C’est électrique comme peuvent l’être les réactions d’un ado perdu qui ne sait où trouver l’apaisement. Très beau livre à découvrir !
















