Le Lotissement

Rentrée littéraire 2025

Le titre du nouveau roman de Claire Vesin qui paraît en cette rentrée est très bien choisi. « Le Lotissement », c’est un lieu, une époque, un milieu social. C’est l’univers des pavillons (ici situés en banlieue parisienne) où résident des familles aisées et moins aisées. C’est un époque qui renvoie aux années 80, magnifiquement décrites par l’autrice par mille et un détails qui vont des programmes télévisées de l’époque aux vêtements que l’on met aux enfants (les fameuses cagoules qui grattent). C’est aussi un monde en soi, quelque peu étouffant, avec les inévitables commérages, les amitiés et inimitiés entre voisins.

Plusieurs éléments viennent perturber cet univers qui semble si paisible. La construction de HLM à proximité du lotissement mais aussi l’arrivée d’une nouvelle institutrice à l’école. L’éducation des enfants est un sujet sensible et Suzanne Bourgeois détonne car elle jeune, belle, originaire de Guadeloupe. Elle débute dans le métier et sa passion pour la poésie imprègne son enseignement. Plusieurs mères expriment leurs inquiétudes quant au contenu de ses cours. Cette nouvelle enseignante est-elle à la hauteur ?

Claire Vesin excelle à décrire l’atmosphère délétère qui peu à peu s’installe au sein de la petite communauté que forment les habitants du lotissement. Elle choisit d’alterner les points de vue en donnant la parole à de nombreux protagonistes : la narratrice principale, ancienne élève de Mme Bourgeois devenue adulte, Béatrice, mère de famille inquiète et pas toujours bienveillante, Elise, la fille adolescente de Béatrice en pleine crise, Suzanne, la nouvelle « maîtresse » comme l’appelle les enfants. Ce personnage d’institutrice est émouvant. Comme le sont souvent les enseignants en début de carrière, elle n’est pas sûre d’elle mais entend transmettre sa passion pour la poésie coûte que coûte. La solitude la fragilise petit à petit et les rumeurs vont aller bon train.

Claire Vesin sait tenir son lecteur en haleine par une construction narrative habile. C’est quasiment un polar avec les années 80 en toile de fond. Plusieurs sujets sont abordés (le racisme, l’hypocrisie bourgeoise, les tourments adolescents) avec beaucoup de talent et d’acuité. C’est une autrice à suivre.

Aux éditions La Manufacture de livres

Valeur sentimentale

Film de Joachim Trier

Avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgård, Inga Ibsdotter

Date de sortie en France : 20 août 2025

Certains films donnent une impression de perfection. A la sortie de la salle, le spectateur est sonné. Tout paraît maîtrisé : la construction du récit, l’inventivité de la mise en scène, le jeu habité des comédiens et comédiennes… « Valeur sentimentale » de Joachim Trier est l’un de ces films qui fait dire qu’un miracle a eu lieu sur l’écran. La force d’un tel film tient aussi à tout ce qu’il ne montre pas : les liens invisibles entre les êtres, les blessures qu’ils s’infligent, le poids du passé.

Il y a le film dans le film. Nora (Renate Reinsve, toujours aussi impressionnante) se voit proposer par son père, cinéaste de renom, de jouer dans son prochain film. Le contexte est particulier car la mère de Nora vient de mourir. Ses parents étaient séparés depuis longtemps et les relations entre le père et la fille sont distantes. Nora est une comédienne accomplie mais souffre d’un manque de confiance en elle parfois handicapant. Elle refuse catégoriquement de répondre à la demande de son père, pourtant insistant. Elle ne veut pas travailler avec lui, se rapprocher de lui.

Le film, autour de cette trame, fait comprendre subtilement les dessous de la relation complexe entre le père et la fille, explore les enjeux psychiques qui la sous-tendent. Le père veut faire jouer à Nora le rôle de sa propre mère décédée dans des circonstances tragiques. On pénètre donc au coeur de névroses familiales, de souffrances venues du passé. Le film n’est pas un face à face car Nora peut compter sur le soutien de sa soeur Agnes, qui elle aussi fut, plus jeune, « utilisée » comme actrice par son père.

« Valeur sentimentale » est l’histoire un homme obsédé par l’histoire qu’il veut raconter. Cette obsession peut paraître égoïste mais ce que montre, peut-être, le film c’est que la création artistique est une façon, parmi d’autres, de se soigner d’une histoire trop lourde à porter.

La Pampa

Film d’Antoine Chevrollier

Avec : Sayyid El Alami, Amaury Foucher, Damien Bonnard, Artus …

Date de sortie : 5 février 2025

Premier coup de coeur de l’année ! « La Pampa » est un film d’acteurs et d’actrices. Ils sont tous formidables. Le scénario est aussi très intéressant, surprenant, habile. L’histoire repose sur les épaules du jeune Sayyid El Alami qui joue Willy, un lycéen de 17 ans passionné de mécanique et de motocross. Son meilleur ami, Jojo, participe à des compétitions sous l’oeil expert et souvent sévère de son père et de son entraineur… C’est l’année du bac, un entre-deux pour Willy qui étouffe un peu dans la maison familiale, entre sa mère, sa petite soeur, son beau-père. Quant à Jojo, il se consacre à sa passion jusqu’au jour où tout bascule dans sa vie. Que dire de plus sans trop en dévoiler ?

Le lien entre les deux jeunes hommes est très touchant. Leur amitié est belle, sincère, solide. C’est un point fort du film que de montrer une relation dans laquelle personne ne juge l’autre pour ses choix, ses préférences. Willy et Jojo se connaissent depuis toujours et se soutiennent coûte que coûte. « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans »: le réalisateur filme magnifiquement ce moment-clé de l’adolescence où l’on quitte l’enfance pour assumer qui l’on est en dehors du giron familial. Cette transition ne se fait pas sans conflits, sans heurts, mais l’amour demeure malgré tout, exprimé de diverses façons.

La distribution est magnifique : Florence Janas joue la mère aimante et parfois désemparée de Willy, Damien Bonnard en père de Jojo est très inquiétant dans sa rudesse et son manque de tendresse. Coup de coeur aussi pour Axelle Fresneau qui joue la petite soeur de Willy, incroyable de naturel. Sayyid El Alami est la révélation du film. Il crève l’écran en ado révolté plein de sensibilité. On en redemande.

Repérages rentrée littéraire 2024 !

J’adore cette période, fin août, pendant laquelle les éditeurs mettent en avant leurs nouveautés. La presse commence à donner ses coups de coeur. Je regarde à droite à gauche et sélectionne quelques titres qui pourraient m’intéresser…. et vous aussi j’espère.

Le club des enfants perdus de Rebecca Lighieri (P.O.L)

J’avais été bluffé par la noirceur d’un précédent livre de cette autrice intitulé « Il est des hommes qui se perdront toujours ». La noirceur semble toujours au rendez-vous de ce nouveau roman qui fait entrer le lecteur à l’intérieur d’une famille dysfonctionnelle en flirtant avec le surnaturel.

Bien-être de Nathan Hill (Gallimard)

Un gros roman de 688 pages qui décrit une histoire d’amour sur plus de vingt années. J’aime la littérature américaine et j’ai envie de découvrir cet auteur.

Blackouts de Justin Torres (L’Olivier)

« Un homme de 27 ans d’origine portoricaine nous raconte une histoire. Celle de son ami Juan et d’un livre retrouvé. Celle d’un passé réduit au silence. Celle d’un temps pas si lointain où l’homosexualité était considérée comme une maladie. »… Le résumé m’intéresse. La forme est originale puisqu’elle mêle fiction et documents réels.

Histoire d’une domestication de Camilla Sosa Villada (Métailié)

Le titre est intriguant. En lisant la quatrième de couverture, on apprend qu’il est question d’amour, de famille, de théâtre…

Mille images de Jérémie de Clement Ribes (Verticales)

Un livre fait de fragments pour décrire une histoire d’amour, son mystère. Connait-on vraiment l’être aimé ?

La petite soeur de Mariana Enriquez (Editions du sous-sol)

Le portrait de l’écrivaine argentine Silvana Ocampo. Mariana Enriquez veut redonner ses lettres de noblesse à cette femme discrète dont la notoriété est restée dans l’ombre de ses acolytes masculins (Borges notamment).

S’aimer dans la grande ville de Sang Young Park (La Croisée)

Un jeune homme homosexuel tente de trouver sa place dans la société coréenne encore très archaïque sur la question des moeurs. Cela m’intéresse de découvrir ce roman qui a eu un grand succès dans son pays.

Le serment de Pamfir

Film de Dmytro Sukholytyy-Sobchuk

Avec Oleksandr Yatsentyuk, Stanislav Potiak

Date de sortie en France : 2 novembre 2022

Une fois n’est pas coutume, c’est un film vu à la maison (en DVD) dont j’ai envie de parler. Et d’en faire l’éloge ! « Le serment de Pamfir » est un premier film, celui du cinéaste ukrainien Dmytro Sukholytyy-Sobchuk. Le jury cannois en 2022 l’a justement récompensé en lui attribuant la Caméra d’or. C’est amplement mérité tant le film impressionne. Récit passionnant et beauté visuelle de chaque instant… C’est un coup de maître.

Ouest de l’Ukraine, à la frontière avec la Roumanie. Leonid, surnommé Pamfir, est de retour auprès de sa femme et de son fils après une absence prolongée à l’étranger. Il est parti pour le travail car peu de perspectives professionnelles s’offrent à lui dans le village où il a grandi. Son fils adolescent, Nazar, est fou de joie de retrouver son père qui lui manque cruellement, d’autant plus que Leonid n’est pas certain de rester très longtemps. Malheureusement, le fils commet un acte qui va avoir de lourdes conséquences sur la famille. Leonid / Pamfir est alors contraint, pour gagner de l’argent rapidement, de renouer avec la pratique de la contrebande qui faisait pourtant partie du passé…

Le film est une plongée en immersion. On découvre avec ravissement un coin d’Ukraine bucolique et verdoyant, une famille attachante, des rites villageois pittoresques (le carnaval). C’est aussi un monde violent, dangereux, étouffant. Le contraste est saisissant entre joie de vivre et noirceur qui alternent sans cesse… Une beauté rare se dégage de ce film grâce à de nombreux plans-séquences absolument somptueux. La prestation d’Oleksandr Yatsentyuk en Pamfir est aussi remarquable. Hâte de découvrir un nouveau film de ce réalisateur très prometteur.

Une rétrospective

« Volver la vista atras », tel est le titre original du livre de Juan Gabriel Vásquez sorti en 2020 (édité en français en 2022 aux éditions du Seuil). Le titre français fait directement référence au vocabulaire du cinéma. Le héros du roman est effectivement cinéaste. Il a réellement existé et s’appelle Sergio Cabrera. En 2016, une rétrospective de ses films est organisée à la Cinémathèque de Barcelone. Tel est le point de départ de ce livre touffu qui, beaucoup plus que simplement retracer la carrière artistique de ce réalisateur, revient sur sa vie incroyablement romanesque.

Sergio Cabrera fait partie d’une famille qui a été pleinement impliquée dans plusieurs événements majeurs du XXème siècle, sous des latitudes différentes : en Espagne pendant la guerre civile, en Chine à l’époque de la Révolution Culturelle, en Colombie au début du conflit armé entre les guérillas marxistes et le gouvernement en place. L’auteur retrace avec brio le destin des parents de Sergio Cabrera, obligés de fuir l’Espagne suite à la défaite du camp républicain. Fausto, le père de Sergio, entraine alors sa famille dans un périple où l’engagement et la foi en la Révolution prennent toute la place. Une partie importante du roman est consacrée aux années chinoises. Elle est passionnante. En pleine Révolution Culturelle, la famille Cabrera se retrouve à Pékin. Ils vivent à l’hôtel de l’Amitié, destiné aux expatriés. La fascination exercée par Mao et son petit Livre Rouge est à son comble. Les Cabrera sont persuadés d’être au bon endroit, au coeur de la révolution prolétarienne. Fausto et sa femme retournent en Colombie pour travailler à l’expansion de cette révolution. Ils laissent derrière eux leurs deux enfants adolescents, qui deviennent ouvriers d’usine, s’initient au maniement des armes… On a du mal à y croire, mais les choses se sont réellement passées ainsi.

Le retour en Colombie des deux enfants, devenus jeunes adultes, est conditionné à l’entrée en guérilla. Là encore, le lecteur que je suis a été assez éberlué par la rudesse qu’implique cet engagement où les états d’âmes ont peu de place. Nous pénétrons avec Sergio et sa soeur au coeur de la jungle, lieu hautement inhospitalier…

Juan Gabriel Vasquez signe un livre fort, haletant. Il met ses talents de conteur au service d’une histoire tirées de faits réels. Plusieurs photos illustrent les années passées en Chine par exemple. La réalité dépasse la fiction. Ce livre en donne encore une fois la preuve.

D’autres livres de cet auteur :

ADN

Source image : https://www.sortiraparis.com

Film de Maïwenn

Avec Maïwenn, Fanny Ardant, Louis Garrel, Dylan Robert

Date de sortie en France : 28 octobre 2020

Trouver sa place, exprimer ses émotions sans peur, communiquer son ressenti, donner son avis… Autant de choses banales qui paraissent aller de soi mais qui, dans beaucoup de familles, relèvent plutôt d’une forme d’audace voir d’insolence… Dans la famille dysfonctionnelle de Neige (interprétée par Maïwenn), les crispations sont nombreuses car la communication n’est pas aisée entre parents et enfants, entre frères et sœurs… Le basculement dans la raillerie, le mépris voire la violence verbale est devenu une habitude. Émir, le grand-père est la seule personne qui permette de maintenir l’unité, d’apaiser un temps les tensions. Il est malade d’Azheimer, vit en EHPAD. Le film débute par des scènes très émouvantes de retrouvailles autour de ce personnage au regard doux, perdu mais entouré d’énormément d’amour. Maïwenn filme la vieillesse et la fin de vie avec beaucoup d’humanité. La perte de ce pilier va être un choc pour tous. Pour Neige, le début d’une quête des origines.

Les névroses familiales ressurgissent à l’occasion de la préparation de l’enterrement. Neige fait une fois de plus le constat qu’une relation apaisée avec ses parents est impossible. L’incompréhension est abyssale et l’évidence d’un nécessaire éloignement devient flagrante. Dans un dialogue mémorable avec sa mère, interprétée magistralement par Fanny Ardant, Neige ose dire ce qui lui pèse, dit son amour mais tire la triste conclusion que mère et fille ne peuvent s’entendre. La douleur est immense car on n’a qu’une mère et qu’un père. Mais, pour arrêter de souffrir et de se soumettre, ne faut-il pas mieux ouvrir grand les yeux sur la toxicité d’une relation ? Et prendre conscience définitivement que les liens du sang ne sont pas un gage d’affection. Pour survivre, Neige va creuser dans le passé de son grand-père, va se reconnecter avec ses racines algériennes encore trop peu explorées… Une vitalité nouvelle va l’étreindre.

Le talent de Maïwenn est de réussir à mettre beaucoup d’humour dans cette histoire familiale qui pourrait paraître bien plombante. Elle donne à Louis Garrel, qui interprète son ex-compagnon, un rôle sur-mesure. Toutes ses répliques sont très drôles. Son personnage apporte beaucoup de légèreté au film car il désamorce les tensions, dédramatise, fait prendre conscience de la futilité (voire du ridicule) de certains conflits. Malgré les rancœurs, l’amour ne continue t-il pas de circuler malgré tout ?

Séjour dans les Monts Fuchun

Film de Gu Xiaogang

Avec Qian Youfa, Wang Fengjuan, Sun Zhangjian

Date de sortie en France: 1er janvier 2020

La famille est le thème universel choisi par le très talentueux Gu Xiaogang pour son premier film intitulé « Séjour dans les Monts Fuchun ». Dans la famille des héros de ce film apparaissent des difficultés et des questionnements auxquels il faut faire face: la maladie de l’aïeul qui crée une situation de dépendance, les conflits entre frères, l’entrée dans l’âge adulte des enfants devenus grands… Le spectateur ressent ainsi une grande proximité pour tous les personnages confrontés, quelque soit leur âge ou leur place dans la famille, aux difficultés de l’existence.

Le film est aussi politique quand il montre à quel point la société chinoise s’est occidentalisée. Il est question de maison de retraite pour la grand-mère diminuée, alors que la tradition voudrait qu’elle reste auprès de l’un de ses fils, au nombre de quatre. De même, le mariage de la fille de l’aîné de la famille pose problème car elle refuse de se plier au refus de sa mère de la voir s’unir avec un enseignant, aux ressources financières jugées trop faibles. Le poids de la tradition, le désir d’émancipation, la volonté d’indépendance des jeunes générations, autant de thèmes abordés avec beaucoup de finesse.

Comme dans toutes les familles, les conflits existent. L’un des quatre frères est un escroc, il gagne son argent de façon illégale et ses inconséquences ont des répercussions graves. A l’instar de sa nièce dont il est proche, il est en rupture. Il s’éloigne un temps avec son fils handicapé. Mais l’amour est là qui rend la réconciliation possible.

Le film est marquant par sa maîtrise formelle. De longs et impressionnants plans-séquences subliment la nature toujours présente dans ce coin de Chine malgré l’urbanisation et la modernisation de l’habitat. Les saisons défilent, le temps passe de façon inexorable. Ces plans d’une grande beauté resteront longtemps dans la mémoire du spectateur.