Histoires japonaises

Voyager au Japon grâce aux livres est souvent synonyme de plaisir. Haruki Murakami est une valeur sûre depuis plusieurs décennies déjà. J’ai adoré me plonger dans son nouveau roman au titre énigmatique. Je ne connaissais pas Toshikazu Kawaguchi et sa saga autour du café ni « Tokyo, ces jours-ci » , le manga de Taiyô Matsumoto . Deux très belles découvertes.

« La cité aux murs incertains » est un roman déroutant et il est donc assez difficile d’en faire un résumé. Comme toujours avec Murakami, le lecteur navigue entre rêve et réalité, passé et présent. Les personnages dialoguent avec des fantômes, tentent de guérir d’anciennes blessures. Il est question d’amour perdu, de deuil, de pardon. C’est onirique et psychanalytique à souhait. La construction du roman est fascinante car très répétitive. On se laisse porter et au final on est ému par tant de poésie.

De la poésie et du fantastique, il y en a aussi dans le livre « Tant que le café est encore chaud » . Ce roman n’a pas la même ampleur que celui de Murakami mais le lecteur se laisse séduire par une petite musique très douce qui rend toute la galerie de personnages très attachante. L’action se déroule principalement dans un minuscule café de Tokyo, le Funiculi Funicula. Une légende urbaine circule autour de ce café : il y serait possible de voyager dans le temps. Le patron Nagare et sa femme Kei, la serveuse Kozu et une mystérieuse femme en blanc accueillent les âmes en peine… J’ai trouvé ce roman délicieux.

« Tokyo, ces jours-ci » est un manga en trois volumes qui explore les coulisses de l’industrie du manga au Japon. Un éditeur reconnu dans ce domaine démissionne après 30 années dans la même maison d’édition. Mais sa passion pour les histoires et le dessin le pousse à recontacter des dessinateurs dont il s’était occupé dans le passé. On découvre ainsi la manière de travailler de plusieurs mangakas, les affres de la création faites de périodes d’inspiration et de découragement. Le rôle de l’éditeur est souvent primordial pour permettre à un projet d’arriver à son terme. Le dessin de Taiyô Matsumoto est très beau et l’histoire originale.

De Mishima à Freud…

Première lecture de Mishima : coup de coeur ! On pénètre dans la psyché torturée d’un homme qui lutte contre ses désirs. L’histoire de l’après guerre au Japon, en filigrane, est passionnante…

Rachel Cusk explore l’âme de ses personnages avec férocité, aborde le thème de la création artistique avec beaucoup de justesse. La narratrice est elle-même romancière…

J’ai aussi beaucoup aimé « Contrecoup »

Le personnage principal de cette histoire est une femme au comportement fantasque passionnée d’astrologie que beaucoup considèrent comme folle… Elle vit isolée dans un village perdu aux confins de la Pologne et de la Tchéquie. Plusieurs événements mystérieux viennent perturber son quotidien. Pas totalement convainquant pour moi mais original.

Isabelle Pandazopoulos nous parle d’Anna Freud, la fille de Sigmund. Entre Vienne, Londres, Berlin, la vie d’Anna avec ses tourments, ses joies, ses réussites et ses échecs nous est contée avec beaucoup de talent. Pour ceux et celles qui s’intéressent à la psychanalyse, c’est un roman qui se dévore, très bien construit, écrit avec style.

Tôkyô-Bohème

Quel joli titre que « Tôkyô-Bohème ». Aperçu en librairie, le livre de Philippe Pons m’a d’abord attiré par cet étonnant rapprochement (dans mon esprit en tout cas). La capitale japonaise, endroit que je rêve de visiter un jour, n’est pas associée pour moi à l’idée de bohème mais plutôt à certains poncifs accolés aux grandes mégalopoles : le bruit, le stress, les quartiers d’affaires sans âme… Le regard d’un spécialiste du Japon, qui a vécu de nombreuses années dans ce pays, m’intéresse donc beaucoup.

La lecture du livre est très enrichissante. Je n’ai pas été déçu par le voyage que propose Philippe Pons. L’ouvrage est truffé de références culturelles qui témoignent d’une grande connaissance et d’un intérêt profond pour le Japon. Il est question d’anthropologie, d’histoire, d’architecture, de littérature, de cinéma… L’auteur, plus prosaïquement, nous fait visiter le Tôkyô qu’il aime (ou qu’il a aimé) : les venelles où il est possible de trouver un peu de calme et d’échapper à la pression de la capitale, les quartiers mythiques tels Asakusa ou Shinjuku qui ont bien changés depuis les années 70, les clubs de jazz, les cafés et restaurants divers et variés… Philippe Pons en profite pour dresser le portrait des personnes qui ont croisées son chemin dans les mille et uns lieux fréquentés depuis toutes ces années. Nous faisons la connaissance d’écrivains, de tenancières de bars, de chanteuses mais aussi de simples tokyoïtes perdus dans la nuit…

Malgré la tonalité nostalgique qui se dégage du livre – le constat est amer sur l’enlaidissement de la ville, sur sa constante métamorphose, pour le meilleur et pour le pire – j’espère plus que jamais avoir la chance de me rendre un jour au Japon et à Tôkyô en particulier. J’ai envie de lire Mishima et de découvrir le quartier Nichôme (le quartier gay), d’assister à un spectacle de théâtre japonais (j’ai découvert grâce au livre le taishû engeki, un théâtre de troupe, ambulant), de me réfugier dans une des innombrables ruelles de la capitale , de déambuler dans le Tôkyô de la nuit, si bien décrit par l’auteur, où les conventions sociales et les normes de la vie diurne deviennent un peu moins pesantes…

L’ouvrage « Tôkyô-Bohème » est une mine d’or. L’auteur est généreux et son regard singulier offre une alternative bienvenue aux guides touristiques souvent trop formatés. Il y est question à plusieurs reprises des Jeux Olympiques de 2021, de la pandémie de Covid-19, deux « événements » qui ont eu un impact fort sur la ville. L’ouvrage offre une analyse personnelle sur le passé de la ville et son histoire mais nous raconte aussi son actualité la plus récente. Une très belle lecture donc.

Lectures estivales 2023

Un programme éclectique pour mon été 2023. J’espère avoir le temps de me plonger dans toutes ces histoires…

Philip Roth est l’un de mes écrivains préférés. Sa folie, son irrévérence, son goût de la provocation s’accordent parfaitement au style vif et rageur qu’il utilise dans tous ses livres. « Professeur de désir » (paru en 1977) est, comme à l’accoutumée, un tour de force littéraire. Le couple, l’amour, la libido sont quelques uns des thèmes qu’il aborde avec son ironie habituelle mais aussi avec une vraie sincérité, sans pudibonderie aucune. L’ombre de Tchekhov plane sur ce roman et c’est une belle surprise pour le lecteur…

Plongé depuis plusieurs semaines dans l’œuvre dramatique du grand auteur russe, j’ai hâte de découvrir sa nouvelle intitulée « Ma vie. Récit d’un provincial ». La quatrième de couverture présente les choses ainsi :  » A vingt-cinq ans, Missaïl perd pour la dixième fois la petite place d’employé de bureau dans laquelle il végétait. Affligé d’une inaptitude chronique à prendre au sérieux la stricte observation des convenances et de la hiérarchie sociale qui régit la petite ville où il est né, il cherche avec une parfaite bonne foi une façon de vivre qui ne lui donnerait pas en permanence l’impression d’étouffer  » . Tchekhov n’a pas écrit que du théâtre. « La Mouette », « Oncle Vania », « La Cerisaie » font sa renommé de nos jours mais il a aussi produit une très importante oeuvre littéraire sous la forme de nouvelles. « La steppe » est sans doute l’une des plus connues.

L’amour est au centre du livre « Giocanda » de Nikos Kokantzis. L’histoire se déroule en Grèce pendant la Seconde Guerre Mondiale. Je suis curieux de découvrir l’oeuvre de cet auteur car j’ai très peu lu de littérature grecque.

Je reviens toujours à Murakami. Cette fois-ci par ses nouvelles et un recueil intitulé « Première personne du singulier ». Ici aussi il est question de rencontres, d’amour charnel mais aussi de jazz, de base-ball. Dans l’univers de cet auteur, tout est possible, comme le fait qu’un singe soit doué de parole… Huit nouvelles qui vont sûrement me rappeler des souvenirs. J’ai tant aimé ses romans (L’incolore Tsukuru, Chroniques de l’oiseau à ressort, Kafka sur le rivage, La ballade de l’impossible…).

Et vous, quel est le programme ?

Drive my car

Film de Ryusuke Hamaguchi

Avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima

Date de sortie en France : 18 août 2021

« Drive my car » est un film d’une incroyable richesse. On y parle beaucoup de théâtre car le héros du film Yûsuke Kafuku, est metteur en scène et acteur de renom. Il est invité par un théâtre à Hiroshima dans le sud du Japon. En résidence pendant plusieurs semaines, il est chargé de mettre en scène la célèbre pièce de Tchekhov « Oncle Vania » : il recrute les comédiens de nationalités différentes, les fait répéter. Une actrice sourde est aussi retenue. De très belles scènes nous permettent de découvrir le travail de création d’une pièce.

Étonnamment, il travaille aussi beaucoup dans sa voiture. Au cours de ses déplacements, il a en effet pris l’habitude d’écouter l’enregistrement des pièces dans lesquelles il joue ou qu’il met en scène. A Hiroshima, les circonstances le contraignent à se faire conduire par un chauffeur. Il fait donc connaissance d’une jeune fille de 23 ans, Misaki Watari, qui l’accompagne pendant toute cette période de travail.

Ces deux personnages sont passionnants. Ils ne devaient jamais se rencontrer mais vont ensemble accomplir un grand chemin. Chaque jour, Tchekhov et ses personnages sont avec eux, en toile de fond. Le texte de la pièce passe en boucle dans la voiture et résonne avec leurs propres peines et blessures. Vania, Sonia, Elena, Sérébriakov, tous ces personnages désespérés tentent de trouver un sens à leur vie malgré les épreuves, les deuils, les souffrances. Il faut continuer à vivre nous disent-ils…

A l’intérieur de la voiture, Yûsuke et Misaki s’apprivoisent peu à peu, s’apprécient de plus en plus, tout en gardant beaucoup de pudeur l’un envers l’autre. Ce sont deux êtres blessés que la vie n’a pas épargné. Petit petit, ils se confient l’un à l’autre, évoquent les tourments qui les rongent, se soutiennent. Communiquer pour se décharger d’un poids trop lourd, pour réussir à se pardonner. Le film est bouleversant car il montre à quel point la parole est libératrice. Face aux drames de l’existence et au sentiment de culpabilité, la rencontre avec l’autre peut permettre d’aller vers la joie, malgré tout.

Onoda – 10 000 nuits dans la jungle

Source image : http://www.allocine.fr

Film d’Arthur Harari

Avec Yuya Endo, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura

Date de sortie en France : 21 juillet 2021

« Onoda – 10 000 nuits dans la jungle » est un film hors norme. Pendant plus de 2h40 nous est racontée une histoire incroyable qui s’inscrit dans un épisode tout aussi incroyable de l’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

1944. Onoda, jeune soldat japonais, est envoyé avec d’autres sur une des innombrables îles des Philippines, théâtre des derniers soubresauts de la Guerre du Pacifique. Formé pour ne jamais abandonner, pour ne rien lâcher, il fait la guerre avec la croyance chevillée au corps que tout est encore possible. Le Japon peut sortir vainqueur du conflit mondial en menant de façon inépuisable une forme de guérilla, sans relâche. Contrairement aux kamikazes qui opèrent sur d’autres terrains, ces soldats reçoivent l’ordre de ne jamais mourrir… Onoda va respecter cette injonction à la lettre.

Coupés du monde sur cette île perdue, Onoda et ses compagnons ne sont pas mis au courant de la défaite de leur camp. Ils restent là et parviennent à survivre à la manière de Robinson Crusoé. Au fin fond de la jungle, ils s’inventent une existence faite de sacrifices, persuadés que le combat n’est pas terminé. Leurs opérations militaires continuent mais n’ont plus aucun sens, sauf celui d’alimenter leur fantasme, cette croyance folle en une guerre qui ne s’arrête jamais.

Les années passent. La nostalgie affleure parfois, les tensions surgissent inévitablement et le groupe se réduit petit à petit. Onoda refuse de voir et d’entendre les signes que le monde lui envoie. Jusqu’à l’année 1974 où un contact avec un inconnu, venu spécialement à sa rencontre, va tout changer.

Le film parle de façon magnifique de la loyauté qui parfois enferme. Refuser de voir la réalité est une tare humaine qu’Onoda incarne jusqu’à l’extrême. Le rôle principal est tenu par deux acteurs qui jouent Onoda à des âges différents. Ils sont tous les deux bouleversants. Le film est un coup de maître assez impressionnant formellement. Arthur Harari est un réalisateur à suivre sans aucun doute.

Ce film a été présenté en ouverture de la sélection Un certain regard du Festival de Cannes 2021. Un autre article du blog est consacré à un film de la sélection officielle, Annette.