Valeur sentimentale

Film de Joachim Trier

Avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgård, Inga Ibsdotter

Date de sortie en France : 20 août 2025

Certains films donnent une impression de perfection. A la sortie de la salle, le spectateur est sonné. Tout paraît maîtrisé : la construction du récit, l’inventivité de la mise en scène, le jeu habité des comédiens et comédiennes… « Valeur sentimentale » de Joachim Trier est l’un de ces films qui fait dire qu’un miracle a eu lieu sur l’écran. La force d’un tel film tient aussi à tout ce qu’il ne montre pas : les liens invisibles entre les êtres, les blessures qu’ils s’infligent, le poids du passé.

Il y a le film dans le film. Nora (Renate Reinsve, toujours aussi impressionnante) se voit proposer par son père, cinéaste de renom, de jouer dans son prochain film. Le contexte est particulier car la mère de Nora vient de mourir. Ses parents étaient séparés depuis longtemps et les relations entre le père et la fille sont distantes. Nora est une comédienne accomplie mais souffre d’un manque de confiance en elle parfois handicapant. Elle refuse catégoriquement de répondre à la demande de son père, pourtant insistant. Elle ne veut pas travailler avec lui, se rapprocher de lui.

Le film, autour de cette trame, fait comprendre subtilement les dessous de la relation complexe entre le père et la fille, explore les enjeux psychiques qui la sous-tendent. Le père veut faire jouer à Nora le rôle de sa propre mère décédée dans des circonstances tragiques. On pénètre donc au coeur de névroses familiales, de souffrances venues du passé. Le film n’est pas un face à face car Nora peut compter sur le soutien de sa soeur Agnes, qui elle aussi fut, plus jeune, « utilisée » comme actrice par son père.

« Valeur sentimentale » est l’histoire un homme obsédé par l’histoire qu’il veut raconter. Cette obsession peut paraître égoïste mais ce que montre, peut-être, le film c’est que la création artistique est une façon, parmi d’autres, de se soigner d’une histoire trop lourde à porter.

L’odeur de la guerre

Coup de coeur !

Julie Duval est une actrice au talent fou. Son spectacle « L’odeur de la guerre » tourne déjà depuis trois ans et c’est mérité. Le bouche à oreille est sans aucun doute à l’origine de ce beau succès.

Seule sur scène, la jeune femme nous raconte ce que les spectateurs imaginent être son histoire. La vie d’une fille du sud de la France issue d’un milieu populaire, élevée avec sa petite soeur par deux parents imparfaits (comme tous les parents). Dans cette famille, à l’école, elle étouffe, se sent un peu en décalage. La colère et les frustrations s’accumulent. Elle a besoin d’un exutoire. Ce sera la boxe et le théâtre.

Tous les personnages de cette histoire sont magiquement interprétés par Julie Duval qui rend crédible toutes les situations. On rit et on pleure avec elle. C’est du grand art. Courrez-y !

Jusqu’au 18 mai 2025 à la Scala-Paris

Le Dibbouk. Fantôme du monde disparu

Jusqu’au 26 janvier à Paris, une passionnante exposition nous permet d’en savoir plus sur la culture yiddish. « Le Dibbouk. Fantôme du monde disparu » évoque le succès d’une pièce de théâtre écrite par un dénommé An-Ski en 1917. L’auteur, qui était aussi journaliste et ethnographe, s’est rendu pendant plusieurs mois aux confins de la Russie et de l’Ukraine dans plusieurs villages (schtetl en yiddish) pour étudier le folklore juif et les vieilles croyances. L’aboutissement de ces recherches a été la rédaction de la pièce qui devint un classique de la culture juive.

Le Dibbouk désigne un esprit (ou un démon) qui pénètre le corps d’un vivant et lui reste attaché. Dans la pièce, c’est l’âme d’un jeune homme, Hanan, qui vient hanter le corps de sa promise, Léa. La pièce est une sorte de Roméo et Juliette yiddish qui reprend donc le thème de l’amour impossible.

Au théâtre, la pièce fut, dès le départ placée, sous de bons auspices. An-Ski rencontre Constantin Stanislavski à Moscou. La pièce est jouée en yiddish pendant plusieurs années en Russie et fait ensuite l’objet d’une tournée à travers le monde. En France, c’est Gaston Baty qui propose une mise en scène dans les années 30 à Paris.

Les affiches de spectacles, les programmes, les photos des comédiens et comédiennes jouant sur scène abondent dans les différentes salles de l’exposition. C’est une plongée dans l’univers de la pièce qui connut une postérité incroyable. Pour qui s’intéresse au théâtre, l’exposition est un régal.

Après la Deuxième Guerre Mondiale et la Shoah, l’intérêt pour le Dibbouk prend une autre dimension. Le monde Yiddish a été ravagé. L’exposition met en avant les nombreuses adaptations (au cinéma, à l’opéra, à la télévision) dont fut l’objet cette pièce. Le célèbre réalisateur Sidney Lumet propose ainsi dans les années 60 une version télévisée du Dibbouk. C’est l’un des aspects intéressants de cette exposition que de proposer des documents visuels et sonores en plus des œuvres picturales et des documents écrits.

« Le Dibbouk. Fantôme du monde disparu » jusqu’au 26 janvier au MAHJ.

Chantiers, je

Quelle actrice touchante que Dominique Blanc. Dans un beau livre d’entretiens avec trois professeurs de lycée en charge de classes théâtre, elle nous parle de la passion du jeu et des auteurs qui l’anime depuis des années. Elle se décrit comme autodidacte car elle n’a jamais intégré les écoles de théâtre dont elle rêvait dans sa jeunesse. Sa vie d’actrice est faite de rencontres qui lui ont permis de travailler sur ce qu’elle nomme joliment des « chantiers ». Ces chantiers furent exigeants, exaltants, nourrissants. Ils nécessitèrent aussi une grande discipline mais il semble bien que Dominique Blanc était faite pour cette ascèse, cet abandon (parfois douloureux). Son travail lui a valu la reconnaissance de ses pairs et du public. Pourtant, le doute, les angoisses parfois pétrifiantes demeurent, même encore aujourd’hui à la Comédie-Française où elle est devenue pensionnaire puis sociétaire (en 2021).

C’est véritablement passionnant de lire ces entretiens dans lesquels l’actrice porte un regard rétrospectif sur les aventures professionnelles qu’elle a eu la chance de vivre. Elle évoque ainsi successivement trois rôles majeurs qui ont marqué son chemin (et non carrière) de comédienne : Suzanne dans « Le Mariage de Figaro » (mise en scène de Jean-Pierre Vincent), Phèdre de Racine (mise en scène de Patrice Chéreau) et enfin six rôles différents dans « Angels in America », projet fou porté par Arnaud Desplechin. Trois metteurs en scène, trois moments de vie très différents mais dans lesquels Dominique Blanc s’est épanouie, affirmée, construite aussi sans doute. Remettre à chaque fois le travail sur le métier, lutter contre les incertitudes, prendre sa place dans une équipe à chaque fois renouvelée… Tels sont quelques uns des défis auxquels tout acteur et toute actrice doit se confronter quand il veut mettre le jeu au coeur de son existence. Dominique Blanc, avec des mots choisis, avec pudeur, nous fait entrevoir ce qui fait la beauté de ce métier si particulier. Bravo à elle, pour tout.

Yannick / Anatomie d’une chute

Deux films font l’événement en ce moment dans les salles : « Yannick » de Quentin Dupieux et « Anatomie d’une chute » de Justine Triet. Les spectateurs sont au rendez-vous. Cela fait plaisir de voir deux films français, qu’on peut classer comme des films d’auteur, faire autant d’entrées. J’ai trouvé pour ma part qu’il s’agit effectivement là de deux oeuvres audacieuses et surprenantes. Je ne me suis pas ennuyé une seconde. Pourtant, quelque chose m’a manqué, ou parfois même agacé. Cela m’a empêché d’adhérer complètement à ces deux réalisations.

Dans ces deux films, les actrices et acteurs sont magnifiques. Sandra Hüller dans « Anatomie d’une chute » impressionne par sa présence, son mystère. Dans « Yannick », c’est l’acteur Raphaël Quenard, peu connu encore du grand public, qui rafle tous les suffrages. Il est vraiment irrésistible. Rien à dire, donc, sur l’interprétation. Quand au dispositif mis en place par les deux réalisateurs, il est aussi intéressant. D’ailleurs, un point commun entre ces deux films se dégage : il s’agit à chaque fois de filmer une sorte de huis-clos. Dans « Yannick » il a lieu dans un théâtre où un spectateur (Yannick joué par Raphaël Quenard) prend en otage le public et les acteurs en plein milieu d’une représentation. Dans le film de Justine Triet, nous sommes dans un tribunal et assistons à un procès, celui de Sandra (jouée par Sandra Hüller) soupçonnée d’avoir tué son mari. C’est à chaque fois prenant, et même passionnant. Les deux films installent un réel suspense qui tient en haleine le spectateur.

Pourquoi émettre alors des réserves ? Là où le bât blesse pour moi, c’est au niveau du scénario. Dans « Yannick », la réaction des acteurs et actrices, face à l’intrusion de Yannick, me semblent très caricaturale, excessivement méprisante. De même, il me semble que le réalisateur manque sa cible quand il se moque de façon aussi grossière du milieu théâtral en ciblant le théâtre de boulevard… Quant au film de Triet, les choses auraient sans doute pu être plus touchantes encore si le film avait été moins cérébral. Il est difficile de vraiment s’identifier au couple qui nous est présenté. Je n’ai, par ailleurs, pas été très convaincu par certains rebondissements…

Et vous, quel est votre ressenti ?

Rencontre avec une illuminée

Spectacle écrit et interprété François de Brauer

A l’affiche du Théâtre 13 de Paris du 10 au 21 janvier 2022

Impressionnant. François de Brauer est un comédien impressionnant. Dans son nouveau spectacle « Rencontre avec une illuminée » , il déploie une palette de jeu qui force l’admiration. Avec une vivacité sans pareille, il est capable de faire dialoguer plusieurs personnages dans des scènes hilarantes. Par la voix et par le corps, il passe, en une fraction de seconde, d’une incarnation à une autre. On pense à Jim Carrey. Mais aussi au grand Philippe Caubère dont il est un admirateur.

Au delà de son talent de comédien, François de Brauer emporte l’adhésion du public par la finesse et l’intelligence de son propos. Son spectacle est formidablement écrit. Sans en avoir l’air, et avec humilité, il nous parle de choses profondes. Il incarne Simon, un jeune comédien confronté à un événement inattendu. Pour l’enterrement de son grand-père, qu’il a très peu connu, on lui demande de lire un texte religieux. Cette perspective ne l’enchante pas car il ne croit pas en Dieu. Il s’interroge sur la foi, sur le fait de ne croire en rien. S’enchaine alors une suite de conversations absurdes, ubuesques voire surréalistes avec divers membres de sa famille (sa mère, sa tante…). Une scène d’anthologie a lieu : dans la salle mortuaire où repose le corps du défunt, Simon entame un dialogue au delà de la vie et de la mort, totalement fou et inattendu. C’est osé. Le public en redemande car François de Brauer fait preuve d’une inventivité incroyable.

Le spectacle est hilarant de bout en bout, par exemple quand Simon nous raconte ses souvenirs d’enfance chez les scouts ou quand il nous parle de ses relations compliquées avec son metteur en scène… Touchant aussi, en creux, quand il évoque ses difficultés à aimer, de ses crises d’angoisse existentielles. Puis survient LA rencontre, avec une illuminée. Une bonne partie du spectacle est consacrée à la découverte par Simon, aux côtés de cette nouvelle amie, d’un univers inconnu, quelque peu irrationnel, magique, mais rempli de sincère bienveillance… Le rythme endiablé du spectacle ne retombe jamais. C’est une magnifique réussite.

Voir François de Brauer sur scène est un moment assez unique. Les amoureux du théâtre et du jeu ne seront pas déçus car la générosité, la drôlerie et l’intelligence sont au rendez-vous. Partout où se spectacle sera programmé dans les mois qui viennent, j’encourage tous mes lecteurs à aller le découvrir !

Le spectacle est programmé au Petit Saint Martin à partir du 3 mars 2022 !

Drive my car

Film de Ryusuke Hamaguchi

Avec Hidetoshi Nishijima, Toko Miura, Reika Kirishima

Date de sortie en France : 18 août 2021

« Drive my car » est un film d’une incroyable richesse. On y parle beaucoup de théâtre car le héros du film Yûsuke Kafuku, est metteur en scène et acteur de renom. Il est invité par un théâtre à Hiroshima dans le sud du Japon. En résidence pendant plusieurs semaines, il est chargé de mettre en scène la célèbre pièce de Tchekhov « Oncle Vania » : il recrute les comédiens de nationalités différentes, les fait répéter. Une actrice sourde est aussi retenue. De très belles scènes nous permettent de découvrir le travail de création d’une pièce.

Étonnamment, il travaille aussi beaucoup dans sa voiture. Au cours de ses déplacements, il a en effet pris l’habitude d’écouter l’enregistrement des pièces dans lesquelles il joue ou qu’il met en scène. A Hiroshima, les circonstances le contraignent à se faire conduire par un chauffeur. Il fait donc connaissance d’une jeune fille de 23 ans, Misaki Watari, qui l’accompagne pendant toute cette période de travail.

Ces deux personnages sont passionnants. Ils ne devaient jamais se rencontrer mais vont ensemble accomplir un grand chemin. Chaque jour, Tchekhov et ses personnages sont avec eux, en toile de fond. Le texte de la pièce passe en boucle dans la voiture et résonne avec leurs propres peines et blessures. Vania, Sonia, Elena, Sérébriakov, tous ces personnages désespérés tentent de trouver un sens à leur vie malgré les épreuves, les deuils, les souffrances. Il faut continuer à vivre nous disent-ils…

A l’intérieur de la voiture, Yûsuke et Misaki s’apprivoisent peu à peu, s’apprécient de plus en plus, tout en gardant beaucoup de pudeur l’un envers l’autre. Ce sont deux êtres blessés que la vie n’a pas épargné. Petit petit, ils se confient l’un à l’autre, évoquent les tourments qui les rongent, se soutiennent. Communiquer pour se décharger d’un poids trop lourd, pour réussir à se pardonner. Le film est bouleversant car il montre à quel point la parole est libératrice. Face aux drames de l’existence et au sentiment de culpabilité, la rencontre avec l’autre peut permettre d’aller vers la joie, malgré tout.

Hamnet

Roman de Maggie O’Farrell

Editions Belfond

Date de parution en France : 2021 (traduction : Sarah Tardy)

Hamnet, Hamlet… En Angleterre à la fin du XVIème siècle, précisément à Stratford-upon-Avon, on ne fait pas la différence entre ces deux prénoms. Les enfants reçoivent indifféremment l’un ou l’autre.

Avec beaucoup de talent, Maggie O’Farrell nous dépeint la vie quotidienne dans cette petite commune champêtre du centre du pays, située à plusieurs jours de marche de la capitale. La famille Shakespeare est connue car son commerce de ganterie est réputé. John Shakespeare, le patriarche, règne de façon autoritaire, aussi bien dans le travail que sur sa femme et ses enfants. Ses rapports avec son fils William sont exécrables. A ses yeux, ce dernier n’est qu’un rêveur, un bon à rien.

Le futur grand auteur est encore jeune, n’a pas encore trouvé sa voie. Il s’ennuie, vit une existence morne et étouffe dans cette bourgade où tout se sait. Le chemin semble tracé d’avance pour lui. Il sera amené à reprendre, d’une façon ou d’une autre, l’affaire familiale.

Sa rencontre avec Agnes est le premier jalon d’un changement extraordinaire. Cette femme est l’héroïne du roman de Maggie O’Farrell. Son mystère en font une figure inoubliable. Plus âgée que William de quelques années, elle parvient à le séduire et l’initie aux plaisirs charnels. Elle tombe enceinte et le mariage ne tarde pas, malgré le fort mécontentement des deux familles. Agnes perçoit chez ce jeune homme des aptitudes hors du commun, une intériorité qui ne demande qu’à s’exprimer. Elle est un peu magicienne, proche de la nature et de ses secrets. Ces deux personnages excentriques sont comme aimantés, ils devaient se rencontrer. De leur union naissent trois enfants : Susanna puis Hamnet et Judith, des jumeaux.

Le destin de William s’accomplit quand il parvient à faire le choix de quitter Stratford avec l’accord de sa femme. C’est à Londres que son potentiel s’exprime. C’est dans la capitale que son imagination foisonnante trouve un débouché sur les scènes de théâtre. Ses rôles d’époux et de père, il les délaisse par la force des choses. Il revient de temps en temps à Stratford, mais rarement. Agnes est compréhensive sauf quand le malheur frappe et que l’absence de son époux lui apparaît alors comme insupportable…

« Hamnet » est un roman formidablement construit. Différentes époques se chevauchent sans que jamais le lecteur ne se perde. Maggie O’Farrell nous décrit avec talent la vie à la campagne, la dureté des rapports humains, une époque marquée par la menace des épidémies. Les pages sur la propagation insidieuse de la peste dans le pays sont très intéressantes. Elle nous parle aussi d’une famille originale, au fonctionnement très atypique. William Shakespeare, dont la passion pour le théâtre est dévorante, fait un choix radical, celui de tout donner à son art. Mais il n’oublie pas ses enfants. Le nom de son fils donne son titre à sa pièce la plus connue, la plus commentée, la plus mystérieuse peut-être.

Servir. La vocation de l’acteur Michel Bouquet. Entretiens avec Gabriel Duffay.

Éditions Archimbaud / Klincksieck

Qu’est-ce qu’un acteur ?

Michel Bouquet a, toute sa vie, défendu une vision exigeante de son métier qu’il a débuté très jeune, quasiment par accident. Gabriel Duffay, lui-même comédien et grand admirateur de son travail, le questionne sur sa carrière et sur les auteurs, les pièces, les rôles qui ont traversé sa vie. Dans chacune de ses réponses transparaît la conception qu’il a du théâtre, de son rôle dans la société.

Être acteur, c’est respecter une éthique, se mettre au service des grands auteurs qui, par leur génie propre et grâce à un travail acharné, ont mis les mots sur une part de vérité universelle, ont tenté d’offrir des réponses aux grandes questions qui habitent l’être humain. Le rôle de l’acteur est de faire comprendre au public cette part de vérité dont l’auteur a accouché. Chaque auteur a quelque chose d’unique qu’il faut respecter, qu’il faut mettre en évidence, qu’il faut servir avec la justesse nécessaire. Un acteur se doit ainsi d’être constamment curieux. Il doit aussi être autonome, faire preuve de caractère pour défendre sa vision du rôle qu’un metteur en scène lui a confié. En respectant cette éthique, la vérité cachée présente dans les textes peut éclater sur scène et toucher en plein cœur l’âme des spectateurs.

Les compagnons de vie de Michel Bouquet ont été Molière, Shakespeare, Ionesco, Anouilh, Camus, Bernhard, Pinter, Beckett. Au cinéma, il a incarné Renoir, Mitterrand, Javert… Chaque pièce, chaque rôle exigent de se mettre en quête. Une lecture sans cesse répétée, obsessionnelle du texte permet de se rapprocher de la vérité de l’auteur. Depuis des années, Michel Bouquet incarne, par exemple, le roi Bérenger dans Le Roi se meurt de Ionesco. Après des décennies de travail, il parvient encore à découvrir des facettes insoupçonnées, à creuser encore plus loin le sens profond de la pièce, à proposer une interprétation différente. Le travail de l’acteur est fait de cette perpétuelle remise en question. Michel Bouquet n’hésite pas à parler de l’esclavage que représente le fait d’avoir du talent dans le domaine du jeu. Dans le brouillard, sans avoir l’impression d’une quelconque maîtrise, loin de toute idée de contrôle, l’acteur continue de travailler avec cette seule et impérieuse obligation de respecter l’auteur et sa création.

Le témoignage de ce grand homme de théâtre est précieux et unique. Il a un temps transmis au conservatoire sa vision du métier. « J’aime cet art qui n’existe pas » dit-il. L’art de l’acteur est en effet bien difficile à cerner. Il demeure mystérieux et impalpable. Pour être capable de servir de grands auteurs et de grands textes, le travail et la persévérance sont bien sûr nécessaires. S’inspirer des aînés est aussi très important. Michel Bouquet a beaucoup admiré le travail de Louis Jouvet, de Charles Dullin, de Gérard Philippe. Il en parle avec émotion et soyons-lui reconnaissants de nous transmettre cette grande histoire du théâtre, dont il fait lui-même désormais partie.

L’art de l’acteur consiste à s’occuper des autres, en l’occurrence des auteurs, plus que de soi-même.

Le spectacle est quand même fait pour impressionner et permettre au cœur de se délivrer, pour que le spectateur puisse se dire : « Ah, quand même, je ne suis pas tout seul… »

Le rôle est plus fort que moi, la situation est plus forte que le dialogue, qui est une traîtrise, la plupart du temps. (…) C’est la situation qui dit tout.

Entrer en scène, c’est risquer de tomber, de ne plus savoir, chercher constamment la surprise, ne surtout pas donner le sentiment de la leçon apprise.

J’ai un amour énorme pour les grands auteurs, j’aime être avec eux. Je trouve qu’ils témoignent de la perfection humaine.