Les toits du paradis

De Mathangi Subramanian

Éditions de l’Aube

Date de parution en France : Janvier 2020 (traduction : Benoîte Dauvergne)

Être fille ou femme en Inde n’est pas chose facile. Dans un premier roman très réussi, Mathangi Subramanian explore le thème de la solidarité féminine qu’elle présente comme un élément indispensable et nécessaire à l’émancipation, mais malheureusement pas forcément suffisant. Cette sororité se déploie entre les cinq jeunes héroïnes, adolescentes mais bientôt adultes, mais aussi entre les générations. Deepa, Padma, Banu, Joy et Rukshana grandissent et se lancent dans la vie sous le regard bienveillant et exigeant de leur mère, grand-mère, tante, professeure. Dans une narration habile, qui mélange sans cesse deux temporalités, nous découvrons l’histoire singulière de chaque personnage. Sans misérabilisme et sans nier les difficultés et les obstacles qui se dressent sur leur chemin, l’auteure rend très attachante cette galerie de personnages résolus à se projeter dans l’avenir avec joie et optimisme.

Nous sommes à Bangalore, la ville la plus moderne, la plus mondialisée, la plus high-tech du pays. Comme dans toutes les mégalopoles indiennes, riches et pauvres ne se mélangent pas, vivent dans des quartiers bien distincts. Le Paradis est le nom du bidonville dans lequel ont grandi et continuent de vivre tous les personnages. Il est menacé de destruction car les autorités municipales ont décidé de faire place nette, de supprimer les habitats précaires au profit de programmes immobiliers plus modernes. Le socle de l’engagement des femmes et des filles du bidonville est là : sauvegarder le quartier, les relations de voisinage, les solidarités quotidiennes, l’amitié tissée au fil du temps. La vie dans un bidonville n’est pas faite que de misère même si l’auteure ne cache rien de sa dureté et parfois de sa noirceur. Les rats, le bruit, le manque d’eau potable sont des réalités quotidiennes. Malgré tout, cette micro-société reste digne, fait face avec courage.

Pour les cinq jeunes héroïnes, ce sont leurs rêves qui font office de carburant. Chacune cherche sa voie en tâtonnant, s’imagine un futur dans lequel elle pourra déployer son talent singulier. Mais face au poids des traditions, à leur archaïsme, se sentir libre de faire des choix personnels n’est pas facile. Mathangi Subramanian prend le temps de développer l’histoire de chacune d’entre elles dans des chapitres qui ressemblent à des nouvelles. Deepa, malgré sa cécité, aspire à une vie normale et se projette sans problème dans une vie d’épouse. Padma, grâce au soutien de sa professeure, peut rêver d’accéder à l’université. Banu, n’est pas faite pour les études mais elle est douée de ses mains (pour le kolam notamment, cet art du dessin au sol typiquement indien) et elle imagine des solutions techniques aux problèmes du quotidien. Joy ,elle, est née garçon mais se sent résolument fille. Son entourage ne la juge pas et cela lui permet d’assumer pleinement sa différence, de vivre sans honte. Tout comme Rukshana qui tombe amoureuse d’une fille. Sont abordés ainsi de façon très naturelle les thèmes de la transsexualité et de l’homosexualité féminine. Même si l’Inde demeure un pays très conservateur sur les questions de société, le destin de ces personnages nous fait percevoir les progrès accomplis par la société dans l’acceptation de toutes les identités. De même, loin des clichés trop faciles, le récit met en scène des hindous, des chrétiens, des musulmans qui vivent ensemble sans que cela ne pose le moindre problème. C’est aussi cela la réalité de la vie dans les bidonvilles : la solidarité qui transcendent les différences. Les haines identitaires n’ont pas leur place puisqu’il s’agit avant tout de survivre.

La présence des hommes n’est pas niée mais demeure en filigrane. La domination masculine est bien réelle mais l’auteure parvient à ne pas en faire le sujet central. Pour elles qui vivent au 21ème siècle, cette domination apparaît même moins pesante. « Les toits du paradis » offre ainsi une vision positive de l’avenir des femmes indiennes qui, malgré toutes les difficultés encore nombreuses, s’autorisent de plus en plus à imaginer une vie différente, conforme à leurs aspirations profondes. Ces cinq jeunes filles ont leurs secrets, leurs blessures intimes. Mais grâce à l’amitié et l’entraide, elles avancent dans l’existence avec confiance.

Servir. La vocation de l’acteur Michel Bouquet. Entretiens avec Gabriel Duffay.

Éditions Archimbaud / Klincksieck

Qu’est-ce qu’un acteur ?

Michel Bouquet a, toute sa vie, défendu une vision exigeante de son métier qu’il a débuté très jeune, quasiment par accident. Gabriel Duffay, lui-même comédien et grand admirateur de son travail, le questionne sur sa carrière et sur les auteurs, les pièces, les rôles qui ont traversé sa vie. Dans chacune de ses réponses transparaît la conception qu’il a du théâtre, de son rôle dans la société.

Être acteur, c’est respecter une éthique, se mettre au service des grands auteurs qui, par leur génie propre et grâce à un travail acharné, ont mis les mots sur une part de vérité universelle, ont tenté d’offrir des réponses aux grandes questions qui habitent l’être humain. Le rôle de l’acteur est de faire comprendre au public cette part de vérité dont l’auteur a accouché. Chaque auteur a quelque chose d’unique qu’il faut respecter, qu’il faut mettre en évidence, qu’il faut servir avec la justesse nécessaire. Un acteur se doit ainsi d’être constamment curieux. Il doit aussi être autonome, faire preuve de caractère pour défendre sa vision du rôle qu’un metteur en scène lui a confié. En respectant cette éthique, la vérité cachée présente dans les textes peut éclater sur scène et toucher en plein cœur l’âme des spectateurs.

Les compagnons de vie de Michel Bouquet ont été Molière, Shakespeare, Ionesco, Anouilh, Camus, Bernhard, Pinter, Beckett. Au cinéma, il a incarné Renoir, Mitterrand, Javert… Chaque pièce, chaque rôle exigent de se mettre en quête. Une lecture sans cesse répétée, obsessionnelle du texte permet de se rapprocher de la vérité de l’auteur. Depuis des années, Michel Bouquet incarne, par exemple, le roi Bérenger dans Le Roi se meurt de Ionesco. Après des décennies de travail, il parvient encore à découvrir des facettes insoupçonnées, à creuser encore plus loin le sens profond de la pièce, à proposer une interprétation différente. Le travail de l’acteur est fait de cette perpétuelle remise en question. Michel Bouquet n’hésite pas à parler de l’esclavage que représente le fait d’avoir du talent dans le domaine du jeu. Dans le brouillard, sans avoir l’impression d’une quelconque maîtrise, loin de toute idée de contrôle, l’acteur continue de travailler avec cette seule et impérieuse obligation de respecter l’auteur et sa création.

Le témoignage de ce grand homme de théâtre est précieux et unique. Il a un temps transmis au conservatoire sa vision du métier. « J’aime cet art qui n’existe pas » dit-il. L’art de l’acteur est en effet bien difficile à cerner. Il demeure mystérieux et impalpable. Pour être capable de servir de grands auteurs et de grands textes, le travail et la persévérance sont bien sûr nécessaires. S’inspirer des aînés est aussi très important. Michel Bouquet a beaucoup admiré le travail de Louis Jouvet, de Charles Dullin, de Gérard Philippe. Il en parle avec émotion et soyons-lui reconnaissants de nous transmettre cette grande histoire du théâtre, dont il fait lui-même désormais partie.

L’art de l’acteur consiste à s’occuper des autres, en l’occurrence des auteurs, plus que de soi-même.

Le spectacle est quand même fait pour impressionner et permettre au cœur de se délivrer, pour que le spectateur puisse se dire : « Ah, quand même, je ne suis pas tout seul… »

Le rôle est plus fort que moi, la situation est plus forte que le dialogue, qui est une traîtrise, la plupart du temps. (…) C’est la situation qui dit tout.

Entrer en scène, c’est risquer de tomber, de ne plus savoir, chercher constamment la surprise, ne surtout pas donner le sentiment de la leçon apprise.

J’ai un amour énorme pour les grands auteurs, j’aime être avec eux. Je trouve qu’ils témoignent de la perfection humaine.

Bilan de l’année 2020. Coups de cœur littéraires

Des nouveautés enthousiasmantes, des valeurs sûres qui ne déçoivent jamais, des thèmes qui me sont chers… Voici une sélection de quelques ouvrages qui ont enchanté mon année !

Trois nouveautés, trois réussites indéniables :

J’ai adoré Héritage de Miguel Bonnefoy ! Le style est enlevé, brillant. Le roman se dévore. Dans un format assez court (206 pages), l’auteur nous embarque dans une passionnante saga familiale entre France et Chili.

Nos espérances de Anna Hope est un autre grand coup de cœur. Beaucoup de finesse psychologique et d’intelligence dans ce roman qui rend très bien compte du temps qui passe, de la vie qui avance pour tout le monde, des amitiés qui évoluent. Les trois principaux personnages, Hannah, Lissa et Cate, sont formidables. Une lecture addictive comme on les aime !

Négar Djavadi, après Désorientale en 2016, nous régale avec son nouveau roman Arène. Dans un récit nerveux et palpitant, elle nous parle des ratés de la politique de la ville, de la montée des communautarismes, de l’influence délétère des réseaux sociaux. Notre modernité hyper-connectée n’en ressort pas grandie. Un coup de maître.

Des valeurs sûres dont on ne se lasse pas :

Timothée de Fombelle est un auteur de littérature jeunesse incontournable. Ces romans et nouvelles (Tobie Lolness, Vango, Le Livre de Perle, Victoria rêve…) sont à chaque fois de petits bijoux. Son style magnifique est au service de récits passionnants et sensibles. Sa dernière création aborde avec beaucoup d’intelligence la tragédie du commerce d’esclaves orchestré par les Européens entre l’Afrique et l’Amérique. Alma. Le vent se lève est un livre important car tous les protagonistes (esclaves, négriers, simples matelots…) nous font percevoir la complexité de cette histoire qu’il faut, encore et toujours, faire connaître au plus grand nombre.

Lointain souvenir de la peau de Russel Banks a été une autre lecture marquante. Cet auteur m’avait séduit avec De beaux lendemains. Son style est inimitable car direct et sec. Sans tabous, il pointe du doigt les failles de nos sociétés contemporaines : la misère sous toutes ses formes (économique, sociale, sexuelle), l’isolement, le repli sur soi. C’est dérangeant mais passionnant.

Richard Powers est un auteur américain majeur dont j’ai découvert l’œuvre avec beaucoup d’intérêt. Le temps où nous chantions est un roman puissant, une dénonciation fine de l’absurdité du racisme. Ce sont aussi cinquante années d’Histoire des États-Unis qui nous sont contées de façon brillante. Un autre roman captivant à découvrir : L’Arbre-Monde.

Sur le thème du racisme :

Cette année a été marquée par le mouvement Black Lives Matters. La lecture d’un livre m’a particulièrement marqué et aidé à en comprendre le sens et l’ampleur. C’est celui de Ta-Nehisi Coates intitulé Une colère noire. Lettre à mon fils. C’est un témoignage très fort et très rude sur la réalité du racisme aux États-Unis. Beignets de tomates vertes de Fannie Flag aborde aussi ce sujet douloureux. Grâce à une histoire très émouvante et pleine de tendresse, l’autrice emporte l’adhésion. Ce thème me passionne et j’ai très envie de découvrir, en 2021, l’œuvre de Toni Morrison, de Ernest J. Gaines, de Brit Bennett et de bien d’autres auteurs.

Pour plus de lumière. Anthologie personnelle (1990-2012)

Publié en septembre 2020 aux éditions Gallimard

L’anthologie personnelle de Charles Juliet permet de se plonger avec bonheur dans une oeuvre poétique d’une grande richesse. Dans sa préface, Jean-Pierre Siméon rend magnifiquement compte de l’apport unique de cet écrivain majeur, mais discret, qui depuis plus de cinquante ans trace son chemin, creuse son sillon, laboure son terrain intime sans relâche. Les métaphores agricoles sont pertinentes à plusieurs titres. Charles Juliet connaît la ruralité et ses rudesses, il en est issu. Il sait aussi reconnaître les valeurs cardinales que son enfance paysanne lui a inculqué. Son travail d’écrivain, qu’il débute à la vingtaine, est abordé de façon très exigeante. Il consiste à creuser, à forer toujours plus loin à la recherche de la source capable d’étancher sa soif de vérité. C’est un chemin tortueux, méandreux fait de lumières et d’ombres. Un chemin de réconciliation avec lui-même, un chemin de gratitude envers la vie. En tant que lecteur, nous lui sommes reconnaissants car sa quête est un peu la nôtre. Il a dédié sa vie aux mots, à leur pouvoir, à la recherche d’une clarté libératrice. Cette oeuvre force l’admiration. En voici deux extraits choisis :

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Si tu veux accompagner la vie
dans son inlassable
mouvement
mets fin à toute fixité

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Prodige
de pouvoir
aviver
cette merveille
de chair
et de lumière

de glisser
mes racines
en ses racines

de mêler
ma sève
à sa sève

de m’offrir
à la lumière
qu’elle détient

prodige
de sentir à l’oeuvre
la métamorphose

d’échanger ma grisaille
contre le plein été

d’être l’invité
du lieu
où s’accomplit
l’accord

Arène de Négar Djavadi et Betty de Tiffany McDaniel

Un coup de cœur et une déception

La rentrée littéraire est l’occasion, chaque année, de découvrir les œuvres d’auteurs inconnus ou confirmés, d’aller à la rencontre de thématiques ancrées dans l’actualité ou de partir en voyage dans des contrées lointaines. J’ai décidé cette année de porter mon choix sur deux titres très différents : « Arène » de Négar Djavadi (éditions Liana Levi) et « Betty » de Tiffany McDaniel (éditions Gallmeister).

« Désorientale », le premier roman de Négar Djavadi paru en 2016, m’avait passionné pour pleins de raisons. La modernité du propos m’avait séduit car servie par un style percutant. J’ai retrouvé avec bonheur les mêmes qualités dans « Arène ». J’ai dévoré les 425 pages de ce roman qui met en scène une impressionnante et très réaliste galerie de personnages ancrés dans leur époque. Nous sommes à Paris, dans l’Est de la capitale, quartiers Belleville, Colonel Fabien, Jaurès. Un monde en soi, tiraillé par de nombreuses fractures sociales et culturelles, merveilleusement décrit par l’auteure. C’est à l’intérieur de ce Paris populaire, loin des attractions touristiques, que les personnages, issus de tous les milieux, se croisent, se percutent, s’ignorent, s’épient. Tout commence par un banal fait divers (le vol d’un téléphone portable) et tout s’enchaîne de façon implacable. Négar Djavadi nous parle des ratés de la politique de la ville, de la montée des communautarismes, de l’influence délétère des réseaux sociaux, de la violence endémique. L’engrenage dans lequel tous sont enferrés fait l’objet d’un récit nerveux et palpitant dans lequel notre modernité hyper-connectée n’en ressort pas grandie. Un coup de maître.

« Betty » est le deuxième roman de la jeune auteure américaine Tiffany McDaniel. C’est l’histoire de la jeunesse de sa propre mère qu’elle nous raconte. Betty est la « petite indienne » car elle est issue d’un métissage. Son père est Cherokee et, dès son plus jeune âge, il la berce de légendes indiennes, l’éduque aux bienfaits de la nature et l’initie à ses mystères. C’est une figure aimante, rassurante. Tout le contraire de sa mère qui, non guérie des blessures de l’enfance, apporte beaucoup d’insécurité dans le foyer. Betty a de nombreux frères et soeurs. Ils affrontent tous la vie et ses difficultés chacun à sa façon. Ils tentent de survivre à l’hostilité ambiante, au racisme omniprésent, mais aussi et surtout aux perversités qui existent au sein même de la famille. C’est un vase-clos qui nous est décrit et je l’ai trouvé, pour ma part, très étouffant. La relation entre Betty et son père est très belle et apporte même beaucoup de poésie à l’histoire. Mais j’ai été assez déçu par le manque d’ampleur du propos. Le roman se résume pour moi à la description d’une famille dysfonctionnelle dans laquelle il est bien difficile de trouver la clé du bonheur.

ADN

Source image : https://www.sortiraparis.com

Film de Maïwenn

Avec Maïwenn, Fanny Ardant, Louis Garrel, Dylan Robert

Date de sortie en France : 28 octobre 2020

Trouver sa place, exprimer ses émotions sans peur, communiquer son ressenti, donner son avis… Autant de choses banales qui paraissent aller de soi mais qui, dans beaucoup de familles, relèvent plutôt d’une forme d’audace voir d’insolence… Dans la famille dysfonctionnelle de Neige (interprétée par Maïwenn), les crispations sont nombreuses car la communication n’est pas aisée entre parents et enfants, entre frères et sœurs… Le basculement dans la raillerie, le mépris voire la violence verbale est devenu une habitude. Émir, le grand-père est la seule personne qui permette de maintenir l’unité, d’apaiser un temps les tensions. Il est malade d’Azheimer, vit en EHPAD. Le film débute par des scènes très émouvantes de retrouvailles autour de ce personnage au regard doux, perdu mais entouré d’énormément d’amour. Maïwenn filme la vieillesse et la fin de vie avec beaucoup d’humanité. La perte de ce pilier va être un choc pour tous. Pour Neige, le début d’une quête des origines.

Les névroses familiales ressurgissent à l’occasion de la préparation de l’enterrement. Neige fait une fois de plus le constat qu’une relation apaisée avec ses parents est impossible. L’incompréhension est abyssale et l’évidence d’un nécessaire éloignement devient flagrante. Dans un dialogue mémorable avec sa mère, interprétée magistralement par Fanny Ardant, Neige ose dire ce qui lui pèse, dit son amour mais tire la triste conclusion que mère et fille ne peuvent s’entendre. La douleur est immense car on n’a qu’une mère et qu’un père. Mais, pour arrêter de souffrir et de se soumettre, ne faut-il pas mieux ouvrir grand les yeux sur la toxicité d’une relation ? Et prendre conscience définitivement que les liens du sang ne sont pas un gage d’affection. Pour survivre, Neige va creuser dans le passé de son grand-père, va se reconnecter avec ses racines algériennes encore trop peu explorées… Une vitalité nouvelle va l’étreindre.

Le talent de Maïwenn est de réussir à mettre beaucoup d’humour dans cette histoire familiale qui pourrait paraître bien plombante. Elle donne à Louis Garrel, qui interprète son ex-compagnon, un rôle sur-mesure. Toutes ses répliques sont très drôles. Son personnage apporte beaucoup de légèreté au film car il désamorce les tensions, dédramatise, fait prendre conscience de la futilité (voire du ridicule) de certains conflits. Malgré les rancœurs, l’amour ne continue t-il pas de circuler malgré tout ?

Lointain souvenir de la peau

Russell Banks

Paru en 2012 aux éditions Actes Sud

Comment survivre à l’opprobre ? Quel sens donner à son existence quand la culpabilité et la honte vous habitent en permanence ? Où trouver une place, où continuer à vivre ?

Le Kid, le héros (ou anti-héros) du roman de Russell Banks, se pose toutes ces questions alors qu’il n’est âgé que de 22 ans. Il fait partie d’une communauté peu commune, celle des délinquants sexuels de la ville de Calusa en Floride, qui a trouvé refuge sous un viaduc, loin des regards, loin de la société des gens « normaux ». Russell Banks décrit à merveille cette bande d’inadaptés munis de bracelets électroniques vivant en marge, dans l’humidité, la saleté, le bruit, l’insécurité permanente. Font-ils encore partie des humains ? Cette misère est-elle le prix à payer pour les crimes commis ?

L’auteur pose et repose cette question : que faire des personnalités désaxées, des pervers sexuels, des criminels, petits ou grands ? Leurs faiblesses coupables doivent-elles éternellement les condamner à une vie de reclus ? Le cas du Kid est éloquent : enfant sans père, délaissé par une mère peu aimante, addict aux écrans et à la pornographie dès son plus jeune âge, désocialisé, il se laisse happer par le charme vicieux des rencontres virtuelles et se fait prendre au piège… C’est un personnage terriblement attachant car sans véritables défenses. Il n’a pas le temps d’apprendre de ses erreurs qu’il est déjà condamné. Peut-il encore croire au bonheur, au milieu des autres ? Réintégrer une vie sociale ? Ne pas sombrer dans le fatalisme ? Ses compagnons d’infortune sont des animaux (un iguane, une chienne, un perroquet) aussi abîmés que lui, un étrange professeur au passé mystérieux et troublant… Il trouve un temps refuge sur un bateau au milieu de la nature si particulière du Sud de la Floride. Un sentiment, éphémère, de plénitude l’étreint…

Russell Banks signe un roman passionnant. Dérangeant aussi car il aborde des sujets délicats, pointe du doigt certaines des failles de nos sociétés contemporaines. La misère, sous toutes ses formes (économique, sociale, sexuelle), est le terreau de la plupart des déviances. L’isolement, le repli sur soi que, paradoxalement, peuvent engendrer ou favoriser les nouvelles technologies, sont des questions d’actualité brûlantes auxquelles nous sommes tous amenés à réfléchir.

Autre grand livre de Russell Banks : « De beaux lendemains »

Héritage

De Miguel Bonnefoy

Éditions Rivages

Date de parution : août 2020

Quel style ! Lire « Héritage », c’est être frappé, dès les premières pages, par la prose brillante et enlevée de Miguel Bonnefoy. Comment ne pas être happé par l’énergie qu’insuffle l’auteur à son récit et être ému par la merveilleuse galerie de personnages qu’il nous présente ? C’est aussi admirer le talent de l’auteur qui sait mêler l’histoire intime d’une famille chilienne d’origine française et la grande Histoire du XXème siècle, marquée la violence et les guerres.

Le patriarche de la famille Lonsonier, c’est Etienne. En 1887, il quitte son Jura natal et ses vignes malades du phylloxéra pour refaire sa vie en Californie où, espère t-il, le raisin pourra pousser sans entraves. Mais c’est à Valparaiso, une des nombreuses étapes du grand voyage en cargo vers les États-Unis, qu’il est contraint de s’arrêter. C’est donc au Chili, dans ce pays andin à la géographie si particulière, que le destin de ses descendants va s’inscrire. Toutefois, le lien avec la terre d’origine n’est jamais tout à fait rompu, pour le meilleur et pour le pire… C’est l’histoire d’un exil qui nous est contée, le récit de la découverte d’un nouveau monde où tout (climat, croyances, coutumes…) est si différent. Le récit d’une adaptation qui se fait au fil des années au gré des rencontres, des amours… Les descendants d’Étienne s’appellent Lazare, Margot, Ilario Da. Leur destin est exceptionnel car l’époque est peu banale : ils traversent deux Guerres Mondiales, un coup d’État et son cortège de violences. L’Histoire ne les épargne pas.

Chacun vit sa vie avec passion : Lazare est musicien, Margot aviatrice, Ilario militant politique… Ils demeurent liés les uns aux autres malgré les années qui passent et les drames qui parsèment leur existence. Miguel Bonnefoy rend palpable l’affection qu’il ressent pour ses personnages et son livre est une déclaration d’amour à cette Amérique latine où le mélange entre les cultures (précolombienne et européenne) est si original. Ses héros sont héritiers de cette histoire millénaire et de ses mystères. Car partir au Chili avec Miguel Bonnefoy, le temps d’un roman, c’est aussi accepter que le récit fasse place à une part de magie et d’irrationnel. Mais est-ce réellement une surprise ?

Sélection Ado du Défi Babelio 2020-2021 : mes coups de cœur

Depuis plusieurs années déjà, le site Babelio, bien connu des passionnés de littérature, donne son nom à un défi littéraire à destination des jeunes lecteurs. Des ouvrages de littérature jeunesse de grande qualité sont proposés au sein de trois sélections : 30 titres pour la sélection Junior (CM2-6e), 35 pour la sélection Ado (5e-4e) et 40 pour la sélection Ado+ (3e-lycée). Les classes participantes, inscrites par leurs professeurs, ont la « lourde » tâche de lire l’intégralité des ouvrages sélectionnés et de partager leurs critiques sur le site !

J’ai eu le plaisir de découvrir ces dernières semaines la sélection Ado car pour la première fois une classe de 5ème de mon établissement va se lancer dans l’aventure. Commandés et reçus avant l’été, ces ouvrages m’ont accompagné pendant les vacances. Certains titres m’ont beaucoup plu :

  • J’ai tout d’abord adoré « Le Prince et la couturière » de Jen Wang aux éditions Akileos. D’une grande beauté graphique, cette bande-dessinée m’a enthousiasmé car elle aborde de façon très intelligente et fine le thème du travestissement… C’est un régal !

  • « Renversante » de Florence Hinckel à l’École des Loisirs est un livre incroyable ! D’une ironie féroce, ce livre démonte un à un les clichés sexistes qui minent notre société. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi efficace sur l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est une sorte de brûlot féministe plein d’humour, terriblement actuel, très utile pour faire réfléchir et éveiller les consciences.

  • La très belle BD « Barricades » (éditions Gulf Stream) fait aussi partie des titres marquants de la sélection. C’est un livre coup de poing sur le thème de la transsexualité. Comment affronter le regard des autres, assumer son identité et sa différence… Autant de sujets passionnants.

  • Le roman de Anne-Lise Heurtier « Chère Fubuki Katana » est intéressant à plusieurs titres car il aborde des sujets très forts : la solitude, la pression sociale, le harcèlement,… Le livre nous en apprend aussi beaucoup sur la société japonaise dans laquelle l’individu ne prime pas sur le groupe, contrairement à ce que nous connaissons en Europe par exemple.

  • Le roman « Ailleurs meilleur » de Sophie Adriensen aux éditions Nathan est très émouvant. Le titre est explicite : le personnage principal, Alassane, quitte son village en Afrique pour rejoindre la France en espérant une vie meilleure. Il va vivre de terribles épreuves. Cet ouvrage est quasi documentaire et offre au lecteur des informations très intéressantes, mais aussi poignantes, sur le sort réservé aux migrants.

  • J’aime enfin beaucoup aimé « Partis sans laisser d’adresse » (éditions Hélium). L’autrice de ce roman, Susin Nielsen, avait écrit il y a quelques années un roman qui m’avait beaucoup marqué (car très émouvant) intitulé « Le journal malgré lui de Henri K. Larsen ». Dans cette nouvelle histoire, le jeune héros Félix fait tout pour aider sa mère en grande difficulté financière. L’amitié, la solidarité sont des réponses à la précarité.

La sélection dans son ensemble est à découvrir ! L’équipe du Défi Babelio sait trouver chaque année des pépites littéraires à côté desquelles il serait dommage de passer… Bonnes lectures à tous !

Le temps où nous chantions

Richard Powers

Entrer dans le volumineux roman de Richard Powers « Le temps où nous chantions » (paru en 2002 dans sa version originale), c’est parcourir cinquante années d’Histoire des États-Unis et se passionner pour le destin d’une famille en proie aux blocages d’une société qui n’arrive pas à guérir d’un passé douloureux. C’est aussi admirer le talent d’un auteur qui mêle dans son récit des développements sur l’art lyrique et des réflexions scientifiques de haut vol sur le temps qui passe.

La famille Strom est au cœur du récit. Elle est peu conventionnelle, voire scandaleuse pour certains. David, juif allemand, épouse, dans les années 40, Délia, une afro-américaine. Trois enfants naissent : Jonah, Joseph et Ruth. La passion de la musique les unit tous. Ensemble, autour du piano, ils se sentent protégés. La joie qu’apportent les moments de chant en famille fait oublier que rien n’est simple, que le racisme est au bas de la porte, profondément installé, impossible à éviter. Le roman rend très bien compte de cette obsession malsaine, malheureusement encore vivace de nos jours, pour la couleur de peau, pour les questions de « race ». Les parents font ce qu’ils peuvent pour protéger les enfants de la violence latente qui gangrène la société. Mais le drame survient et fait exploser la bulle.

Les enfants du couple ont des parcours très différents. Jonah et Joseph accèdent à des écoles prestigieuses, font carrière dans la musique. C’est un art qui leur permet d’accéder à l’intemporel, à l’immuable. Leurs racines européennes sont là, dans le répertoire qu’ils maîtrisent de façon magistrale. Jonah touche au génie, il subjugue. Joseph l’accompagne au piano, se met à son service. Leur relation est ambiguë.

Ruth, elle, est en rupture. Elle se révolte contre les discriminations, milite au sein du mouvement des Black Panthers, se met en marge. Elle rejette aussi son père. Petit à petit, les membres de la famille Strom deviennent des étrangers les uns pour les autres. La décision initiale des parents de ne pas accepter les diktats raciaux, de faire le choix audacieux du métissage, pèsent lourd sur le destin de chacun des personnages. « Le temps où nous chantions » offre ainsi une très belle réflexion sur l’identité, sur les racines. Dans un pays comme les États-Unis, et sans doute encore plus qu’ailleurs, il n’est pas simple d’être métis, de trouver sa place. Toujours l’obligation de choisir un camp, d’être pour ou contre. Mais l’amour, l’amitié, la joie d’être ensemble sont-ils compatibles avec toutes ces limites ?

La société américaine avance sur la question du racisme, sûrement trop lentement au regard des trop nombreuses bavures policières que dénonce le mouvement Black Lives Matters. Le roman témoigne de ce va-et-vient permanent entre d’enthousiasmants progrès et de terribles reculs. La prose magnifique de Richard Powers rend palpable la complexité de ce mouvement inexorable vers plus de liberté, plus de fraternité.

« Dans mes rêves éveillés, les carapaces à l’intérieur desquelles nous étions enfermés se craquelaient comme des chrysalides, et le liquide que nous étions remontait à l’air libre, comme la pluie à l’envers. »