Pour plus de lumière. Anthologie personnelle (1990-2012)

Publié en septembre 2020 aux éditions Gallimard

L’anthologie personnelle de Charles Juliet permet de se plonger avec bonheur dans une oeuvre poétique d’une grande richesse. Dans sa préface, Jean-Pierre Siméon rend magnifiquement compte de l’apport unique de cet écrivain majeur, mais discret, qui depuis plus de cinquante ans trace son chemin, creuse son sillon, laboure son terrain intime sans relâche. Les métaphores agricoles sont pertinentes à plusieurs titres. Charles Juliet connaît la ruralité et ses rudesses, il en est issu. Il sait aussi reconnaître les valeurs cardinales que son enfance paysanne lui a inculqué. Son travail d’écrivain, qu’il débute à la vingtaine, est abordé de façon très exigeante. Il consiste à creuser, à forer toujours plus loin à la recherche de la source capable d’étancher sa soif de vérité. C’est un chemin tortueux, méandreux fait de lumières et d’ombres. Un chemin de réconciliation avec lui-même, un chemin de gratitude envers la vie. En tant que lecteur, nous lui sommes reconnaissants car sa quête est un peu la nôtre. Il a dédié sa vie aux mots, à leur pouvoir, à la recherche d’une clarté libératrice. Cette oeuvre force l’admiration. En voici deux extraits choisis :

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Si tu veux accompagner la vie
dans son inlassable
mouvement
mets fin à toute fixité

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Prodige
de pouvoir
aviver
cette merveille
de chair
et de lumière

de glisser
mes racines
en ses racines

de mêler
ma sève
à sa sève

de m’offrir
à la lumière
qu’elle détient

prodige
de sentir à l’oeuvre
la métamorphose

d’échanger ma grisaille
contre le plein été

d’être l’invité
du lieu
où s’accomplit
l’accord

Arène de Négar Djavadi et Betty de Tiffany McDaniel

Un coup de cœur et une déception

La rentrée littéraire est l’occasion, chaque année, de découvrir les œuvres d’auteurs inconnus ou confirmés, d’aller à la rencontre de thématiques ancrées dans l’actualité ou de partir en voyage dans des contrées lointaines. J’ai décidé cette année de porter mon choix sur deux titres très différents : « Arène » de Négar Djavadi (éditions Liana Levi) et « Betty » de Tiffany McDaniel (éditions Gallmeister).

« Désorientale », le premier roman de Négar Djavadi paru en 2016, m’avait passionné pour pleins de raisons. La modernité du propos m’avait séduit car servie par un style percutant. J’ai retrouvé avec bonheur les mêmes qualités dans « Arène ». J’ai dévoré les 425 pages de ce roman qui met en scène une impressionnante et très réaliste galerie de personnages ancrés dans leur époque. Nous sommes à Paris, dans l’Est de la capitale, quartiers Belleville, Colonel Fabien, Jaurès. Un monde en soi, tiraillé par de nombreuses fractures sociales et culturelles, merveilleusement décrit par l’auteure. C’est à l’intérieur de ce Paris populaire, loin des attractions touristiques, que les personnages, issus de tous les milieux, se croisent, se percutent, s’ignorent, s’épient. Tout commence par un banal fait divers (le vol d’un téléphone portable) et tout s’enchaîne de façon implacable. Négar Djavadi nous parle des ratés de la politique de la ville, de la montée des communautarismes, de l’influence délétère des réseaux sociaux, de la violence endémique. L’engrenage dans lequel tous sont enferrés fait l’objet d’un récit nerveux et palpitant dans lequel notre modernité hyper-connectée n’en ressort pas grandie. Un coup de maître.

« Betty » est le deuxième roman de la jeune auteure américaine Tiffany McDaniel. C’est l’histoire de la jeunesse de sa propre mère qu’elle nous raconte. Betty est la « petite indienne » car elle est issue d’un métissage. Son père est Cherokee et, dès son plus jeune âge, il la berce de légendes indiennes, l’éduque aux bienfaits de la nature et l’initie à ses mystères. C’est une figure aimante, rassurante. Tout le contraire de sa mère qui, non guérie des blessures de l’enfance, apporte beaucoup d’insécurité dans le foyer. Betty a de nombreux frères et soeurs. Ils affrontent tous la vie et ses difficultés chacun à sa façon. Ils tentent de survivre à l’hostilité ambiante, au racisme omniprésent, mais aussi et surtout aux perversités qui existent au sein même de la famille. C’est un vase-clos qui nous est décrit et je l’ai trouvé, pour ma part, très étouffant. La relation entre Betty et son père est très belle et apporte même beaucoup de poésie à l’histoire. Mais j’ai été assez déçu par le manque d’ampleur du propos. Le roman se résume pour moi à la description d’une famille dysfonctionnelle dans laquelle il est bien difficile de trouver la clé du bonheur.

ADN

Source image : https://www.sortiraparis.com

Film de Maïwenn

Avec Maïwenn, Fanny Ardant, Louis Garrel, Dylan Robert

Date de sortie en France : 28 octobre 2020

Trouver sa place, exprimer ses émotions sans peur, communiquer son ressenti, donner son avis… Autant de choses banales qui paraissent aller de soi mais qui, dans beaucoup de familles, relèvent plutôt d’une forme d’audace voir d’insolence… Dans la famille dysfonctionnelle de Neige (interprétée par Maïwenn), les crispations sont nombreuses car la communication n’est pas aisée entre parents et enfants, entre frères et sœurs… Le basculement dans la raillerie, le mépris voire la violence verbale est devenu une habitude. Émir, le grand-père est la seule personne qui permette de maintenir l’unité, d’apaiser un temps les tensions. Il est malade d’Azheimer, vit en EHPAD. Le film débute par des scènes très émouvantes de retrouvailles autour de ce personnage au regard doux, perdu mais entouré d’énormément d’amour. Maïwenn filme la vieillesse et la fin de vie avec beaucoup d’humanité. La perte de ce pilier va être un choc pour tous. Pour Neige, le début d’une quête des origines.

Les névroses familiales ressurgissent à l’occasion de la préparation de l’enterrement. Neige fait une fois de plus le constat qu’une relation apaisée avec ses parents est impossible. L’incompréhension est abyssale et l’évidence d’un nécessaire éloignement devient flagrante. Dans un dialogue mémorable avec sa mère, interprétée magistralement par Fanny Ardant, Neige ose dire ce qui lui pèse, dit son amour mais tire la triste conclusion que mère et fille ne peuvent s’entendre. La douleur est immense car on n’a qu’une mère et qu’un père. Mais, pour arrêter de souffrir et de se soumettre, ne faut-il pas mieux ouvrir grand les yeux sur la toxicité d’une relation ? Et prendre conscience définitivement que les liens du sang ne sont pas un gage d’affection. Pour survivre, Neige va creuser dans le passé de son grand-père, va se reconnecter avec ses racines algériennes encore trop peu explorées… Une vitalité nouvelle va l’étreindre.

Le talent de Maïwenn est de réussir à mettre beaucoup d’humour dans cette histoire familiale qui pourrait paraître bien plombante. Elle donne à Louis Garrel, qui interprète son ex-compagnon, un rôle sur-mesure. Toutes ses répliques sont très drôles. Son personnage apporte beaucoup de légèreté au film car il désamorce les tensions, dédramatise, fait prendre conscience de la futilité (voire du ridicule) de certains conflits. Malgré les rancœurs, l’amour ne continue t-il pas de circuler malgré tout ?

Lointain souvenir de la peau

Russell Banks

Paru en 2012 aux éditions Actes Sud

Comment survivre à l’opprobre ? Quel sens donner à son existence quand la culpabilité et la honte vous habitent en permanence ? Où trouver une place, où continuer à vivre ?

Le Kid, le héros (ou anti-héros) du roman de Russell Banks, se pose toutes ces questions alors qu’il n’est âgé que de 22 ans. Il fait partie d’une communauté peu commune, celle des délinquants sexuels de la ville de Calusa en Floride, qui a trouvé refuge sous un viaduc, loin des regards, loin de la société des gens « normaux ». Russell Banks décrit à merveille cette bande d’inadaptés munis de bracelets électroniques vivant en marge, dans l’humidité, la saleté, le bruit, l’insécurité permanente. Font-ils encore partie des humains ? Cette misère est-elle le prix à payer pour les crimes commis ?

L’auteur pose et repose cette question : que faire des personnalités désaxées, des pervers sexuels, des criminels, petits ou grands ? Leurs faiblesses coupables doivent-elles éternellement les condamner à une vie de reclus ? Le cas du Kid est éloquent : enfant sans père, délaissé par une mère peu aimante, addict aux écrans et à la pornographie dès son plus jeune âge, désocialisé, il se laisse happer par le charme vicieux des rencontres virtuelles et se fait prendre au piège… C’est un personnage terriblement attachant car sans véritables défenses. Il n’a pas le temps d’apprendre de ses erreurs qu’il est déjà condamné. Peut-il encore croire au bonheur, au milieu des autres ? Réintégrer une vie sociale ? Ne pas sombrer dans le fatalisme ? Ses compagnons d’infortune sont des animaux (un iguane, une chienne, un perroquet) aussi abîmés que lui, un étrange professeur au passé mystérieux et troublant… Il trouve un temps refuge sur un bateau au milieu de la nature si particulière du Sud de la Floride. Un sentiment, éphémère, de plénitude l’étreint…

Russell Banks signe un roman passionnant. Dérangeant aussi car il aborde des sujets délicats, pointe du doigt certaines des failles de nos sociétés contemporaines. La misère, sous toutes ses formes (économique, sociale, sexuelle), est le terreau de la plupart des déviances. L’isolement, le repli sur soi que, paradoxalement, peuvent engendrer ou favoriser les nouvelles technologies, sont des questions d’actualité brûlantes auxquelles nous sommes tous amenés à réfléchir.

Autre grand livre de Russell Banks : « De beaux lendemains »

Héritage

De Miguel Bonnefoy

Éditions Rivages

Date de parution : août 2020

Quel style ! Lire « Héritage », c’est être frappé, dès les premières pages, par la prose brillante et enlevée de Miguel Bonnefoy. Comment ne pas être happé par l’énergie qu’insuffle l’auteur à son récit et être ému par la merveilleuse galerie de personnages qu’il nous présente ? C’est aussi admirer le talent de l’auteur qui sait mêler l’histoire intime d’une famille chilienne d’origine française et la grande Histoire du XXème siècle, marquée la violence et les guerres.

Le patriarche de la famille Lonsonier, c’est Etienne. En 1887, il quitte son Jura natal et ses vignes malades du phylloxéra pour refaire sa vie en Californie où, espère t-il, le raisin pourra pousser sans entraves. Mais c’est à Valparaiso, une des nombreuses étapes du grand voyage en cargo vers les États-Unis, qu’il est contraint de s’arrêter. C’est donc au Chili, dans ce pays andin à la géographie si particulière, que le destin de ses descendants va s’inscrire. Toutefois, le lien avec la terre d’origine n’est jamais tout à fait rompu, pour le meilleur et pour le pire… C’est l’histoire d’un exil qui nous est contée, le récit de la découverte d’un nouveau monde où tout (climat, croyances, coutumes…) est si différent. Le récit d’une adaptation qui se fait au fil des années au gré des rencontres, des amours… Les descendants d’Étienne s’appellent Lazare, Margot, Ilario Da. Leur destin est exceptionnel car l’époque est peu banale : ils traversent deux Guerres Mondiales, un coup d’État et son cortège de violences. L’Histoire ne les épargne pas.

Chacun vit sa vie avec passion : Lazare est musicien, Margot aviatrice, Ilario militant politique… Ils demeurent liés les uns aux autres malgré les années qui passent et les drames qui parsèment leur existence. Miguel Bonnefoy rend palpable l’affection qu’il ressent pour ses personnages et son livre est une déclaration d’amour à cette Amérique latine où le mélange entre les cultures (précolombienne et européenne) est si original. Ses héros sont héritiers de cette histoire millénaire et de ses mystères. Car partir au Chili avec Miguel Bonnefoy, le temps d’un roman, c’est aussi accepter que le récit fasse place à une part de magie et d’irrationnel. Mais est-ce réellement une surprise ?

Sélection Ado du Défi Babelio 2020-2021 : mes coups de cœur

Depuis plusieurs années déjà, le site Babelio, bien connu des passionnés de littérature, donne son nom à un défi littéraire à destination des jeunes lecteurs. Des ouvrages de littérature jeunesse de grande qualité sont proposés au sein de trois sélections : 30 titres pour la sélection Junior (CM2-6e), 35 pour la sélection Ado (5e-4e) et 40 pour la sélection Ado+ (3e-lycée). Les classes participantes, inscrites par leurs professeurs, ont la « lourde » tâche de lire l’intégralité des ouvrages sélectionnés et de partager leurs critiques sur le site !

J’ai eu le plaisir de découvrir ces dernières semaines la sélection Ado car pour la première fois une classe de 5ème de mon établissement va se lancer dans l’aventure. Commandés et reçus avant l’été, ces ouvrages m’ont accompagné pendant les vacances. Certains titres m’ont beaucoup plu :

  • J’ai tout d’abord adoré « Le Prince et la couturière » de Jen Wang aux éditions Akileos. D’une grande beauté graphique, cette bande-dessinée m’a enthousiasmé car elle aborde de façon très intelligente et fine le thème du travestissement… C’est un régal !

  • « Renversante » de Florence Hinckel à l’École des Loisirs est un livre incroyable ! D’une ironie féroce, ce livre démonte un à un les clichés sexistes qui minent notre société. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi efficace sur l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est une sorte de brûlot féministe plein d’humour, terriblement actuel, très utile pour faire réfléchir et éveiller les consciences.

  • La très belle BD « Barricades » (éditions Gulf Stream) fait aussi partie des titres marquants de la sélection. C’est un livre coup de poing sur le thème de la transsexualité. Comment affronter le regard des autres, assumer son identité et sa différence… Autant de sujets passionnants.

  • Le roman de Anne-Lise Heurtier « Chère Fubuki Katana » est intéressant à plusieurs titres car il aborde des sujets très forts : la solitude, la pression sociale, le harcèlement,… Le livre nous en apprend aussi beaucoup sur la société japonaise dans laquelle l’individu ne prime pas sur le groupe, contrairement à ce que nous connaissons en Europe par exemple.

  • Le roman « Ailleurs meilleur » de Sophie Adriensen aux éditions Nathan est très émouvant. Le titre est explicite : le personnage principal, Alassane, quitte son village en Afrique pour rejoindre la France en espérant une vie meilleure. Il va vivre de terribles épreuves. Cet ouvrage est quasi documentaire et offre au lecteur des informations très intéressantes, mais aussi poignantes, sur le sort réservé aux migrants.

  • J’aime enfin beaucoup aimé « Partis sans laisser d’adresse » (éditions Hélium). L’autrice de ce roman, Susin Nielsen, avait écrit il y a quelques années un roman qui m’avait beaucoup marqué (car très émouvant) intitulé « Le journal malgré lui de Henri K. Larsen ». Dans cette nouvelle histoire, le jeune héros Félix fait tout pour aider sa mère en grande difficulté financière. L’amitié, la solidarité sont des réponses à la précarité.

La sélection dans son ensemble est à découvrir ! L’équipe du Défi Babelio sait trouver chaque année des pépites littéraires à côté desquelles il serait dommage de passer… Bonnes lectures à tous !

Le temps où nous chantions

Richard Powers

Entrer dans le volumineux roman de Richard Powers « Le temps où nous chantions » (paru en 2002 dans sa version originale), c’est parcourir cinquante années d’Histoire des États-Unis et se passionner pour le destin d’une famille en proie aux blocages d’une société qui n’arrive pas à guérir d’un passé douloureux. C’est aussi admirer le talent d’un auteur qui mêle dans son récit des développements sur l’art lyrique et des réflexions scientifiques de haut vol sur le temps qui passe.

La famille Strom est au cœur du récit. Elle est peu conventionnelle, voire scandaleuse pour certains. David, juif allemand, épouse, dans les années 40, Délia, une afro-américaine. Trois enfants naissent : Jonah, Joseph et Ruth. La passion de la musique les unit tous. Ensemble, autour du piano, ils se sentent protégés. La joie qu’apportent les moments de chant en famille fait oublier que rien n’est simple, que le racisme est au bas de la porte, profondément installé, impossible à éviter. Le roman rend très bien compte de cette obsession malsaine, malheureusement encore vivace de nos jours, pour la couleur de peau, pour les questions de « race ». Les parents font ce qu’ils peuvent pour protéger les enfants de la violence latente qui gangrène la société. Mais le drame survient et fait exploser la bulle.

Les enfants du couple ont des parcours très différents. Jonah et Joseph accèdent à des écoles prestigieuses, font carrière dans la musique. C’est un art qui leur permet d’accéder à l’intemporel, à l’immuable. Leurs racines européennes sont là, dans le répertoire qu’ils maîtrisent de façon magistrale. Jonah touche au génie, il subjugue. Joseph l’accompagne au piano, se met à son service. Leur relation est ambiguë.

Ruth, elle, est en rupture. Elle se révolte contre les discriminations, milite au sein du mouvement des Black Panthers, se met en marge. Elle rejette aussi son père. Petit à petit, les membres de la famille Strom deviennent des étrangers les uns pour les autres. La décision initiale des parents de ne pas accepter les diktats raciaux, de faire le choix audacieux du métissage, pèsent lourd sur le destin de chacun des personnages. « Le temps où nous chantions » offre ainsi une très belle réflexion sur l’identité, sur les racines. Dans un pays comme les États-Unis, et sans doute encore plus qu’ailleurs, il n’est pas simple d’être métis, de trouver sa place. Toujours l’obligation de choisir un camp, d’être pour ou contre. Mais l’amour, l’amitié, la joie d’être ensemble sont-ils compatibles avec toutes ces limites ?

La société américaine avance sur la question du racisme, sûrement trop lentement au regard des trop nombreuses bavures policières que dénonce le mouvement Black Lives Matters. Le roman témoigne de ce va-et-vient permanent entre d’enthousiasmants progrès et de terribles reculs. La prose magnifique de Richard Powers rend palpable la complexité de ce mouvement inexorable vers plus de liberté, plus de fraternité.

« Dans mes rêves éveillés, les carapaces à l’intérieur desquelles nous étions enfermés se craquelaient comme des chrysalides, et le liquide que nous étions remontait à l’air libre, comme la pluie à l’envers. »

Madre

Source image: cineverse.fr

Film de Rodrigo Sorogoyen

Avec Marta Nieto, Jules Porier, Anne Consigny, Alex Brendemühl

Date de sortie en France : 22 juillet 2020

Un simple appel téléphonique sur un portable et une vie bascule. C’est ce que filme dans un long et impressionnant plan-séquence Rogrigo Sorogoyen pour la scène d’ouverture de son nouveau film « Madre ». C’est la vie d’Elena, mère d’un petit garçon de six ans, dont il est question. Ce dernier l’appelle car il est seul et perdu sur une plage quelque part en France ou en Espagne, visiblement abandonné par son père qui l’a pourtant emmené avec lui en vacances. Il est en danger. Elena essaye de rassurer et de comprendre la situation mais c’est surtout l’impuissance qui prédomine. Puis vient l’angoisse étouffante et poignante.

Dix ans plus tard, Elena est serveuse dans un restaurant de bord de mer, à Vieux-Boucau dans les Landes. Elle s’y est installée depuis la disparition de son fils. Un nouvel homme partage sa vie. Il est plein d’amour et de compréhension et fait ce qu’il peut pour l’accompagner patiemment dans sa quête d’apaisement. Mais Elena est, semble t-il, toujours à la recherche du fils disparu. Le deuil n’est pas fait, et comment pourrait-il l’être? Sa tristesse est inconsolable malgré les années qui passent.

Intervient alors le personnage de Jean, jeune vacancier de 16 ans avec qui Elena va entretenir une relation ambiguë. Il a l’âge que devrait avoir son fils. Il est en pleine adolescence et teste avec candeur et naïveté son pouvoir de séduction. De son côté, Elena agit de façon surprenante en ne mettant pas beaucoup de limites à l’enthousiasme du jeune homme. Par ailleurs, elle le materne, apprécie de le voir évoluer en passant du temps avec lui. Le spectateur comprend que sa souffrance, encore à vif et non digérée, la fait agir de façon inappropriée. Le film est ainsi troublant et parfois dérangeant car le personnage d’Elena est souvent mutique et ses agissements paraissent mystérieux. Une scène résume bien ce malaise : la mère de Jean, jouée par Anne Consigny, vient boire un café dans son restaurant. Innocemment et sans agressivité, elle demande des comptes à Elena. Son comportement est-il responsable ?

Au bout du chemin, une forme de résilience. L’actrice Marta Nieto, bouleversante dans le rôle d’Elena, est à la hauteur du sujet. Car c’est bien le thème central que Rodrigo Sorogoyen veut aborder. Quels chemins tortueux faut-il parfois emprunter pour venir à bout de tourments que l’on croit éternels?

Eté 85

Film de François Ozon

Avec Félix Lefebvre, Benjamin Voisin, Philippine Velge

Date de sortie en France : 15 juillet 2020

Été 85, une station balnéaire normande… Dans une reconstitution soignée, François Ozon met en scène la rencontre de deux personnages que tout oppose : Alexis, 16 ans, est sérieux, rationnel, cérébral alors que David, à peine plus âgé que lui, est spontané, fonceur, irréfléchi. Des contraires qui s’attirent irrésistiblement. David exerce une fascination certaine sur Alexis grâce à son aisance relationnelle, son charme. Il sait donner de l’affection sans compter, fait tout pour séduire son nouvel ami. Une histoire d’amour naît et Ozon filme parfaitement ces moments de bonheur simples et purs que procurent les premiers amours, où l’on apprend tout l’un de l’autre, où tout est découverte et enchantement.

Alexis est un personnage touchant. Malgré ses doutes, il se frotte au réel. Il met ses peurs au placard, quitte à en souffrir. Il fait son expérience, vit intensément la joie puis la tristesse. Il grandit (il échappe au cadre trop resserré de la cellule familiale), se construit au contact de ce David qui révèle assez vite sa part sombre, beaucoup moins séduisante. Car David fait du bien à son compagnon, mais aussi du mal. Mais comment ne pas succomber, comment se protéger quand tout est nouveau? Sur son chemin il fait une autre rencontre importante : Kate, jeune fille au pair anglaise, est la confidente compréhensive et patiente dont il a besoin pour avancer.

Eté 85 est donc le récit d’un apprentissage, en accéléré. Vivre et grandir, c’est accepter de faire des erreurs, d’expérimenter la douleur de la perte, de se relever de ses échecs. Et aimer une personne, c’est la considérer pour ce qu’elle est réellement, et non pas chérir l’idée que l’on s’en fait. Alexis apprend ainsi à de méfier des histoires qu’il se raconte, des fantasmes illusoires. Il parvient à « échapper à son histoire » comme il le théorise si justement.

Cette histoire fulgurante est mise en scène de façon habile par François Ozon qui parvient tout au long du film à distiller du suspense autour du destin des deux protagonistes. Tous les personnages sont interprétés de façon très juste : Valéria Bruni-Tedeschi, mère de David, interprète formidablement l’exubérance et la toxicité. Isabelle Nanty et Laurent Fernandez, parents d’Alexis, sont au contraire tout en retenue face à l’évolution de leur fils. Ils acceptent ses choix et l’affection discrète qu’ils lui témoignent est émouvante. Le charme du film tient aussi à cette description subtile de milieux sociaux différents dans lesquels les sentiments ne s’expriment pas de la même manière.

Il est des hommes qui se perdront toujours

Rebecca Lighieri / Editions P.O.L

Peut-on guérir de son enfance ?

Années 80, quartiers Nord de Marseille. Karel, Hendricka, Mohand grandissent dans un huis-clos familial étouffant imposé par leurs parents. La figure du père est centrale. Karl Claeys fait régner la terreur, use de violence verbale et physique avec une perversité accrue pour le petit dernier, Mohand, né avec de multiples handicaps. Tel est le décor d’une enfance gâchée et meurtrie. On ne vit pas, on survit. Les manques sont criants, l’absence de considération, d’affection, d’amour laissent des traces.

Échapper à ce vase clos mortifère, vivre sa vie malgré tout, chercher un peu de bonheur… Le destin de ces trois enfants cabossés nous est décrit en un peu moins de 400 pages. Au fil des chapitres, ils vivent leur adolescence tant bien que mal puis deviennent adultes, saisissent (ou pas) les opportunités, font des choix… Mais que faire de cette violence accumulée, de toute la rancœur qui peine à s’apaiser ? Karel pense trouver une forme de consolation en s’investissant pleinement dans le couple qu’il forme avec « sa petite amoureuse », Shayenne, premier amour qui naît dans le camp de gitans qui jouxte la Cité. Hendricka, dont la beauté stupéfiante est un atout certain, parvient à faire du cinéma, à intégrer le star-system, ce qui lui permet de partir loin et se s’inventer une vie différente. Mohand, lui, malgré les infirmités et les souffrances du corps qu’il subit régulièrement, se fait un nom dans le quartier, verse dans les petits trafics.

Rebecca Lighieri ne ménage pas le lecteur. La noirceur est omniprésente. Elle se concentre sur le personnage de Karel qui sombre malgré tous ses efforts pour vivre une vie qu’il souhaiterait, sans doute, « normale ». La fatalité de la violence semble être indépassable. Les entraves de ce personnage en quête d’apaisement, de tranquillité d’esprit semblent être plus fortes que tout.

A la fin de ce roman, le lecteur est secoué, éprouvé. On pourrait trouver que certaines scènes sont caricaturales ou penser que l’autrice force le trait, exagère. Mais la réalité dépasse souvent la fiction et le drame de l’enfance maltraitée est encore et toujours d’actualité. Même sous le soleil de Marseille, la misère affective est un fléau et ce roman en décrit les dégâts de façon implacable.