« Écrire pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance »
« Écrire pour produire la lumière dont j’ai besoin »
« J’aime les mots (…). Mais je les tiens en suspicion. (…) ils ne doivent pas s’écouler de l’intellect, du savoir, de la culture, mais monter du tréfonds, naître de cette région du préverbal où se mêlent sensations, émotions, profuse richesse du magma intérieur »
« Détrôner l’égo »
« C’est le propre de l’homme d’agiter des idées, de se poser des problèmes qui n’ont aucune réalité! Le seul vrai problème auquel chacun ait à donner une réponse est d’ordre moral: suis-je capable de respecter autrui? Suis-je capable de le traiter en égal? Suis-je capable de ne pas vouloir l’exploiter, que ce soit psychologiquement ou économiquement? »
« Le livre est un diffuseur de vie. Il m’offre ce bonheur incomparable de pénétrer dans un univers différent du mien, de devenir l’intime d’un inconnu, d’accéder à une autre façon de percevoir le monde , de goûter aux êtres et à la vie »
« La pire des solitudes, c’est d’être coupé de soi-même, c’est vivre dans l’ignorance de ce qui nous gouverne, c’est ne rien comprendre à ce que nous sommes »
Le Journal de Charles Juliet est le témoignage au long cour d’une aventure intérieure. Le récit d’une seconde naissance ou l’adhésion à soi-même devient une réalité.
Mickey Sabbath, marionnettiste de son état, est le héros hauts en couleurs du roman de Philip Roth paru en 1995 intitulé « Le Théâtre de Sabbath » (Sabbath’s Theater). C’est un personnage provocateur, excessif, antipathique parfois, touchant aussi, dominé par la recherche incessante du plaisir, essentiellement sexuel. La libido masculine, thème récurrent dans l’œuvre de Roth, est présentée comme le moteur (universel?) des choix de vie d’un homme qui se plaît à se présenter comme un raté.
C’est aussi un personnage blessé. Son frère aîné Morty meurt en 1944 à 20 ans dans le ciel des Philippines lors des derniers soubresauts de la Deuxième Guerre Mondiale. Déflagration dans la famille du jeune Mickey, la tristesse est inconsolable. Dès 16-17 ans, le héros commence sa vie d’errance, loin de souvenirs trop douloureux. Ce sera la marine, les ports, les prostituées. Rome où il apprend son métier. Puis New-York, le théâtre, les spectacles de rue… Vivre à tout prix, vivre dans l’excès, tel est son credo. Sabbath aime se mettre en scène, provoquer et se retrouve ainsi souvent dans des situations impossibles. Dans l’Amérique puritaine qu’étrille si bien l’auteur, les scandales (sexuels) sont inévitables. La longue dégringolade commence. Figure honnie, il s’exile et quitte les lumières de la ville pour une bourgade de Nouvelle-Angleterre… Dans ce mouvement, on découvre Nikki, actrice et première épouse qui disparaît mystérieusement, Drenka, la maîtresse sensuelle et inépuisable, Roseanna, la compagne alcoolique, Norman et Michelle, couple d’amis new-yorkais dont Mickey perce les secrets, Fish, le grand oncle centenaire qui a la mémoire qui flanche,…
Le roman est brillant dans sa construction qui mêle sans cesse passé et présent. Grâce au style nerveux qu’on lui connaît, Roth rend attachant ce héros vieillissant et paumé qui fait le bilan d’une vie hantée par les deuils impossibles, par les fantômes des êtres chers (celui de sa mère vient le visiter pendant ses ébats adultérins). Continuer à vivre malgré tout? Poursuivre le combat malgré les échecs, les épreuves? Mickey Sabbath réfléchit à la mort, se laisse aller vers elle, mais la mort veut-elle de Mickey Sabbath?
La famille est le thème universel choisi par le très talentueux Gu Xiaogang pour son premier film intitulé « Séjour dans les Monts Fuchun ». Dans la famille des héros de ce film apparaissent des difficultés et des questionnements auxquels il faut faire face: la maladie de l’aïeul qui crée une situation de dépendance, les conflits entre frères, l’entrée dans l’âge adulte des enfants devenus grands… Le spectateur ressent ainsi une grande proximité pour tous les personnages confrontés, quelque soit leur âge ou leur place dans la famille, aux difficultés de l’existence.
Le film est aussi politique quand il montre à quel point la société chinoise s’est occidentalisée. Il est question de maison de retraite pour la grand-mère diminuée, alors que la tradition voudrait qu’elle reste auprès de l’un de ses fils, au nombre de quatre. De même, le mariage de la fille de l’aîné de la famille pose problème car elle refuse de se plier au refus de sa mère de la voir s’unir avec un enseignant, aux ressources financières jugées trop faibles. Le poids de la tradition, le désir d’émancipation, la volonté d’indépendance des jeunes générations, autant de thèmes abordés avec beaucoup de finesse.
Comme dans toutes les familles, les conflits existent. L’un des quatre frères est un escroc, il gagne son argent de façon illégale et ses inconséquences ont des répercussions graves. A l’instar de sa nièce dont il est proche, il est en rupture. Il s’éloigne un temps avec son fils handicapé. Mais l’amour est là qui rend la réconciliation possible.
Le film est marquant par sa maîtrise formelle. De longs et impressionnants plans-séquences subliment la nature toujours présente dans ce coin de Chine malgré l’urbanisation et la modernisation de l’habitat. Les saisons défilent, le temps passe de façon inexorable. Ces plans d’une grande beauté resteront longtemps dans la mémoire du spectateur.
Avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law
Date de sortie en France: 18 septembre 2019
Ashleigh (Elle Fanning), apprentie journaliste à l’université de Yardley, décroche l’interview d’un cinéaste qu’elle admire. Elle doit se rendre à Manhattan et embarque avec elle son fiancé Gatsby (Timothée Chalamet). Celui-ci est enchanté de pouvoir faire découvrir tous les endroits qu’il affectionne dans cette ville où il a grandi et où il a tous ses repères. Mais très vite, les événements auront raison du programme romantique imaginé par le jeune homme. Ashleigh, débordante d’énergie et un brin naïve, va vivre une journée insensée qui ira au delà de toutes ses attentes au gré de péripéties imprévues et inespérées. Son compagnon, désœuvré, aura lui aussi son lot de rencontres inattendues (avec un ancien camarade de lycée, la sœur d’une ancienne petite amie, une escort girl…). Le personnage de Gatsby est particulièrement intéressant. Sorte de double du réalisateur, il vit à une époque qui ne lui convient pas, ses goûts le portent vers des univers qui semblent dépassés… Le décalage entre les deux protagonistes va devenir de plus en plus flagrant à mesure que se déploie l’intrigue.
Le charme indéniable du film tient en bonne partie à la mise-en-scène très fluide que propose Woody Allen. Aux averses récurrentes qui surprennent les personnages succèdent des rayons de soleil magnifiquement mis en lumière. Dans ce New York sublimé, les personnages sont sans cesse bousculés par les événements dans une succession de scènes réjouissantes. Quelques dialogues d’anthologie parsèment le film, notamment celui entre Gatsby et sa mère. Cette dernière prend acte de la nouvelle maturité de son fils et lui dévoile une partie très surprenante de sa vie longtemps gardée secrète…
New York, la ville de tous les possibles pour quiconque se laisse porter par les événements, les rencontres. Tel semble être le message du film. Le temps de cette journée pluvieuse, Ashleigh et Gatsby se sont confrontés à cette délicieuse possibilité de voir leur vie être bouleversée et leur destin se réaliser.
Portrait d’Eugène Sue par François-Gabriel Lépaule (1835)
Paris romantique, 1815-1848
Exposition au Petit Palais du 22 mai 2019 au 15 septembre 2019
Hector Berlioz, Paul de Kock, George Sand, Eugène Delacroix, Victor Hugo, Charles Nodier, Honoré Daumier, Eugène Sue… Tous ces noms célèbres ont marqué la première partie du XIXème siècle. L’exposition « Paris romantique, 1815-1848 » évoque ce foisonnement artistique intense en proposant au visiteur une déambulation dans différents quartiers emblématiques de la capitale.
C’est une période de bouleversements politiques: la fin de l’Empire, la Restauration de la Monarchie, les révolutions de 1830 et de 1848. Paris est au cœur des événements et jouit d’un prestige considérable. La vie artistique se déploie dans les salons littéraires, dans les cafés, dans les théâtres. Huit quartiers ou monuments de ce Paris romantique font l’objet d’une attention particulière : Le Palais des Tuileries, Le Palais Royal, Le Louvre (et son célèbre Salon), Notre-Dame, le Quartier Latin, la Chaussée d’Antin et la Nouvelle Athènes, Les Grands Boulevards. D’une salle à l’autre, le visiteur est frappé par la richesse et la diversité de la production artistique de l’époque. La partie consacrée au Palais Royal est particulièrement intéressante. Ce lieu est véritablement l’épicentre de la vie parisienne. C’est un lieu de sociabilité très couru où l’on vient se restaurer dans les premiers cafés et restaurants célèbres (Véfour, Véry). C’est aussi un lieu de perdition voué au jeu et à la prostitution. L’exposition en propose une reconstitution ludique en récréant les devantures de différentes boutiques où l’on venait acheter le dernier vêtement ou accessoire à la mode (canne, chapeau, gilet…). La figure du dandy parisien y est mise en valeur. On découvre par exemple le portrait du jeune Eugène Sue par Gabriel Lépaule. Avant de devenir le célèbre auteur des Mystères de Paris, il mène une vie excentrique et dispendieuse dans ses jeunes années.
Autre lieu emblématique de ces années: Le Louvre et son célèbre Salon. Le Salon est, depuis le XVIIème siècle, un événement majeur de la vie artistique parisienne où sont exposées les œuvres d’art contemporain. C’est là qu’émergent des figures importantes du mouvement romantique français: Chasseriau, Géricault, Nanteuil, Coignet, Cibot, Delaroche,… Parmi les œuvres importantes exposées on retient notamment le « Roland furieux » de Du Seigneur ou « Les convulsionnaires de Tanger » de Delacroix.
Le visiteur est invité à visiter le quartier de Notre Dame. Le goût de l’époque médiévale est une caractéristique de cette époque . Victor Hugo y contribue en publiant son roman le plus célèbre « Notre Dame de Paris » dont les personnages célèbres marquent durablement la mémoire. Les théâtres parisiens sont aussi mis à l’honneur: l’Ambigu-Comique, le Théâtre Funambule, le théâtre des Délassements-Comiques… L’agitation est permanente sur le « boulevard du Crime », nom donné au XIXème siècle au boulevard du Temple. Les tableaux d’actrices célèbres (Mademoiselle Mars) ou des demi-mondaines et courtisanes en vue à l’époque (Olympe Pellisier, Marie Duplessis) contribuent aussi à rendre familier cette époque passionnante.
Dora Maar n’a pas seulement été la muse de Pablo Picasso. Sa vie a été bien plus riche et remplie que l’on croit. C’est ce que veut montrer l’exposition qui lui est consacrée au Centre Pompidou.
Elle débute sa carrière au début des années 30 après des études artistiques dans les domaines des arts décoratifs, de la photographie et du cinéma. Son histoire est celle d’une émancipation par l’art, et c’est à la photographie qu’elle se consacre dans un premier temps. Toute la première partie de l’exposition est consacrée à ses premiers travaux pour la mode et la publicité. La période est celle de l’essor de la presse illustrée. Elle travaille pour des revues littéraires, des revues de charme et se met aussi au service de marques, encore connues aujourd’hui, comme Pétrole Hahn ou Ambre Solaire. Le point commun de ces différentes réalisations est de mettre en avant la beauté féminine. Un modèle, Assia, attire particulièrement l’attention. Dora Maar la photographie nue à de nombreuses reprises, dans des clichés d’une grande sensualité. Assia Granatouroff est appréciée par de nombreux peintres et photographes de l’époque et fait pleinement partie de ce Paris artistique si foisonnant des années 30 auquel Dora Maar réussit à s’imposer.
La vie de Dora Maar est marquée par de nombreuses rencontres. Elle travaille et se lie d’amitié avec Jacques Prévert, Jean Cocteau, Paul Eluard, Yves Tanguy… Comme eux, elle épouse les causes politiques de l’époque en s’engageant à l’extrême-gauche. Son militantisme est visible dans son travail. Elle se rend en Espagne dans une période de profonds bouleversements politiques (la République espagnole est proclamée en 1931) et photographie la ville de Barcelone. Elle va aussi Londres où elle s’intéresse à la vie dans la rue, et aussi dans la Zone de Paris, immense bidonville qui entourait la ville à l’époque. Dans ces déambulations urbaines, son travail s’apparente à un travail journalistique.
Ces années 30 sont aussi celles du mouvement surréaliste auquel Dora Maar participe pleinement. Entre 1934 et 1936, elle produit une vingtaine de collages et photomontages dans lesquels elle explore son inconscient et différents thèmes comme l’érotisme, le sommeil, le monde de la mer… Avec « Portrait d’Ubu » (qui représente ce que l’on devine être un tatou), Dora Maar pénètre même dans le monde de l’étrange et du fantastique où les frontières entre l’humain, l’animal et le végétal sont brouillées.
La rencontre avec Picasso a lieu pendant l’hiver 1935-1936. Elle devient sa compagne, sa muse et leurs échanges intellectuels et artistiques sont féconds pendant les huit années de leur relation. Elle est présente par exemple au moment de la création de Guernica dont elle photographie les différentes étapes de réalisation. Elle est représentée par la suite dans de nombreux portraits qui feront sa renommée. La peinture prend une place de plus en plus importante dans sa vie. Elle réalise des portraits de Picasso ou l’influence cubiste est évidente.
Au sortir de la guerre, elle est reconnue en tant que peintre. Elle se retire peu à peu dans une vie solitaire, proche de la nature. Ses œuvres en témoignent : paysages abstraits, natures-mortes. Pendant de longues années, elle poursuit ses recherches artistiques, sans exposer son travail. Dans les années 80, elle revient même à la photographie, sa discipline première. Sa vie s’achève en 1997, une vie consacrée à l’art, entre ombres et lumières.
La survie. C’est ce qu’incarnent de façon prodigieuse les deux acteurs du film « So Long, My son », Yong Mei et Wang Jing-Chun, très justement récompensés lors du dernier Festival de Berlin. Ils forment un couple (Liyun et Yaojun) frappé par un drame, la mort accidentelle de leur fils parti jouer avec un ami près d’un barrage. Leur regard, leur corps, leur voix : tout exprime chez eux la douleur infinie, le manque et la tentative de vivre encore malgré la perte. Le film a l’ampleur d’une fresque, les différentes époques de la vie du couple (avant le drame, après) se mélangent dans une mise scène brillante qui rend aussi compte des transformations d’un pays qui se modernise à grande vitesse et s’adapte aux lois du marché mondial. Car au delà du récit intime, c’est trente années d’histoire contemporaine de la Chine qui sont évoquées au travers notamment de la mise en place, à la fin des années 70, de la politique de l’enfant unique (et de son corollaire, les avortements forcés), politique qui pèse de tout son poids sur les familles. La liberté individuelle a peu de place, le contrôle social très présent. Dans ce contexte, le deuil d’un enfant unique est vécu d’une façon singulière car à quoi se raccrocher pour continuer à espérer dans le futur? A ce titre, le personnage du fils adoptif est passionnant. Peu de choses sont expliquées sur les conditions d’adoption de ce garçon par les parents endeuillés. Ils lui donnent le prénom de leur fils disparu, comme une tentative d’effacer l’épreuve qu’ils ont traversée. Mais les relations sont difficiles et une nouvelle séparation a lieu, très douloureuse… Le film explore aussi le thème de la culpabilité et montre qu’oser prendre la parole et se libérer de secrets trop longtemps enfouis est indispensable pour continuer à vivre. L’émotion est immense, le regard de ces parents restera longtemps dans la mémoire des spectateurs.
Avec Dario Grandinetti, Andrea Frigerio, Alfredo Castro
Date de sortie en France: 3 juillet 2019
1975, en Argentine. Période trouble qui aboutit l’année suivante à un coup d’État militaire et à l’instauration de la dictature. Tel est le cadre choisi par Benjamin Naishtat dans son nouveau film. Il met en scène des personnages de la bonne société qui s’accommodent d’une violence grandissante faite de règlements de compte et de petits arrangements avec la légalité. Claudio, joué par le fascinant Dario Grandinetti, est un avocat bien installé, père de famille. Il fait partie de cette bourgeoisie sûre de son bon droit. Dans un scène d’introduction passionnante, on le voit dans un restaurant régler son compte à un inconnu venu l’importuner. Cette altercation a des suites dramatiques…
Tout au long du film, le spectateur s’interroge sur les motivations profondes des personnages. La violence est latente, les haines et les rancœurs s’expriment et ne semblent pas rencontrer d’obstacle. Elles font écho à la situation politique explosive du pays. Parmi ces figures équivoques et inquiétantes, celle du détective Sinclair est particulièrement marquante. Ce personnage ambigu est servi par la superbe interprétation d’Alfredo Castro.
Formellement, le film est très étonnant car orignal dans ses cadrages, ses lumières, son rythme. La reconstitution des années 70 est soignée. De façon très subtile est évoquée une période charnière de l’Histoire de l’Argentine où la lâcheté et la brutalité de quelques uns ont préfiguré la mise en place d’une violence d’État.