La nuit du 12 / As bestas

Deux films à ne pas rater cet été : « La nuit du 12 » de Dominik Moll et « As bestas » de Rodrigo Sorogoyen ! Deux films assez différents mais qui ont pour point commun de tenir véritablement le spectateur en haleine. La prestation des actrices et acteurs est aussi remarquable !

« La nuit du 12 » relate l’histoire d’une enquête sur un fait divers atroce. Dans une petite ville de Savoie, en pleine nuit, alors qu’elle sort d’une soirée avec des amies, une jeune femme d’une vingtaine d’années est immolée par un individu masqué. La police judiciaire se met rapidement au travail. Très vite, plusieurs hommes sont soupçonnés. D’anciens amants, des connaissances plus ou moins proches. Tous sont interrogés, tous pourraient être l’auteur du crime mais l’enquête piétine… L’affaire hantera pendant de longs mois l’esprit du jeune commissaire (l’impressionnant Bastien Bouillon) qui, malgré beaucoup de professionnalisme et d’obstination, ne parvient pas à trouver le coupable… Le film est passionnant de bout en bout. La réalité du travail difficile et ingrat que représente une enquête policière est formidablement décrite. Le manque de moyens est criant et ne permet souvent pas de travailler assez rapidement. Le point fort du film est aussi de parler avec finesse de la place des femmes dans la société. Pourquoi cette jeune femme est-elle assassinée aussi sauvagement ? La question reste sans réponse mais il semble bien qu’une misogynie ordinaire soit à l’origine de ce crime. La liberté des femmes pose encore question de nos jours et c’est ce que montre le film de façon très subtile.

« As bestas » de Rodrigo Sorogoyen est un coup de maître. Comme dans son précédent film « Madre » , il parvient avec brio à installer une atmosphère extrêmement étouffante et un suspense prenant. Un couple de français (Denis Ménochet et Marina Foïs) est installé en Espagne dans un coin reculé de Galice. Ils sont exploitants agricoles et rénovent aussi de vieilles maisons qui tombent en ruine. Leur présence est diversement appréciée. Le couple est bien intégré mais doit faire face à l’hostilité de plus en plus pesante de leurs voisins directs, deux frères (eux aussi agriculteurs) qui vivent avec leur mère. L’incompréhension est totale, les tensions vont crescendo. Le couple résiste vaillamment aux intimidations, au racisme latent. Mais les choses deviennent de plus en plus graves… Le film est très intéressant car il décrit parfaitement le choc des cultures entre les nouveaux venus, anciens citadins bien intégrés socialement, et les gens du cru, aux moeurs beaucoup plus frustres et violentes. L’opposition entre ces deux mondes pourrait paraître caricaturale mais elle ne l’est pas. La nouveauté et le succès sont souvent synonymes de jalousie, de rancoeur voire de haine. Le film montre jusqu’à quel point (de non-retour) peuvent mener de tels sentiments. A noter la prestation de Marina Foïs dans ce film qui est d’une grande force. Son personnage, très digne face à l’adversité, est inoubliable.

Héroïnes de juillet

Blackwater, Tome 1 : La crue de Michael McDowell, Monsieur Toussaint Louverture

La vie mensongère des adultes d’Elena Ferrante, Gallimard / Folio

Anne de Green Gables de Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture

Elinor, Giovanna et Anne Shirley : trois héroïnes qui ont marqué mon début d’été.

« Blackwater » est une saga littéraire dont on parle beaucoup en ce moment dans la blogosphère et dans la presse spécialisée. L’éditeur Monsieur Toussaint Louverture propose aux lecteurs français de la découvrir en six tomes magnifiquement illustrés. Cette histoire a été écrite dans les années 80 par Michael McDowell, auteur et scénariste américain de renom qui a travaillé notamment avec Stephen King. L’histoire se déroule au lendemain de la Première Guerre Mondiale en Alabama. Les premières pages du roman décrivent l’immense crue qui frappe les habitants de la petite ville de Perdido. Tout est submergé et le canot est devenu le seul moyen de locomotion. Dans un hôtel inondé, deux hommes découvrent une femme esseulée qui semble attendre depuis longtemps qu’on lui vienne en aide. Elle s’appelle Elinor Dammert. C’est un personnage étonnant qui sait garder jalousement ses secrets et dont l’influence sur Perdido et ses habitants va être majeur…. Mystère et fantastique sont au programme de ce premier tome dans lequel l’auteur distille le suspense de façon subtile et efficace.

Quel plaisir de retrouver la plume alerte d’Elena Ferrante avec « La vie mensongère des adultes ». Comme dans « L’amie prodigieuse », tout ou presque se déroule à Naples. L’héroïne Giovanna nous fait part de ses tourments d’adolescente : le divorce de ses parents, ses complexes physiques, son attirance nouvelle pour les garçons… Beaucoup de choses changent dans sa vie le jour où elle décide de fréquenter sa tante Vittoria avec qui son père est en conflit depuis des années. Ce personnage est haut en couleur, d’une violence inouïe dans ses propos mais étrangement aimante et attachante par certains côtés. Giovanna découvre par son intermédiaire une partie de Naples qui lui était inconnue, élargit son cercle d’amis… Elena Ferrante nous régale, comme à chaque fois, car elle sait donner beaucoup de profondeur à ses personnages. Avec beaucoup de finesse, elle décrit leurs faiblesses et leurs doutes mais aussi leur incroyable force. Giovanna s’interroge beaucoup sur son existence mais semble aussi très bien savoir ce qu’elle veut…

« Anne de Green Gables » est un roman pour la jeunesse écrit par Lucy Maud Montgomery dans les années 1920. C’est le premier tome d’une saga retraduite et rééditée dernièrement par les éditions Monsieur Toussaint Louverture. Anne Shirley est une orpheline d’une douzaine d’années adoptée par Marilla et son frère Matthew. Green Gables est le nom du domaine agricole dont ils s’occupent depuis des années. L’arrivée d’Anne bouleverse les habitudes, apporte un souffle nouveau. Un temps d’adaptation est nécessaire mais la jeune fille trouve très vite sa place. La nature qui l’entoure est une source de joie inépuisable. Le lecteur s’attache très rapidement à ce personnage à l’imagination débordante. Anne est bavarde, s’exprime avec de très jolis mots. Elle est touchante car, après une première partie de vie difficile et triste, elle semble avoir conserver intacte sa curiosité et sa vision poétique de l’existence.

Peter Von Kant

Source image : http://www.telerama.fr

Film de François Ozon

Avec Denis Ménochet, Khalil Gharbia, Isabelle Adjani…

Date de sortie en France : 6 juillet 2022

Peter Von Kant est un homme profondément malheureux. Cinéaste à la renommée internationale d’une cinquantaine d’années, il vit dans un très bel appartement à Cologne accompagné d’un assistant dévoué et soumis qu’il prend plaisir à maltraiter et à humilier à la moindre occasion. L’alcool, la drogue sont par ailleurs des dérivatifs qui l’aident à calmer les angoisses dans lesquelles le plonge la solitude. Puis vient une rencontre qui change tout, pendant un temps.

Son amie Sidonie, actrice et chanteuse célèbre (formidable Isabelle Adjani), lui rend visite et lui parle d’un jeune homme qu’elle aimerait lui présenter. Il s’appelle Amir et son charme est dévastateur. Le coup de foudre a lieu, les yeux du cinéaste s’illuminent à nouveau. Une joie de vivre intense renaît. Une envie de créer aussi. Peter décèle chez Amir des qualités qui peuvent faire de lui une star. Il est beau, il a de l’allure… Usant de toute l’influence et du pouvoir que lui confère son statut de réalisateur reconnu, il veut l’introduire dans le milieu du cinéma, le pousse à devenir acteur. Très vite, il, lui propose aussi de vivre sous son toit. Hésitant, Amir se laisse pourtant convaincre. L’opportunité est trop belle…

François Ozon adapte librement une pièce de théâtre et un film de Fassbinder « Les larmes amères de Petra Von Kant ». Petra devient Peter et alors que le film originel évoquait le milieu de la mode, Ozon choisit de parler d’un monde qu’il connaît par coeur, celui du cinéma. Il est question de domination, de manipulation, de dépendance affective, d’histoire d’amour torturée… Autant de sujets que le cinéaste a abordé de nombreuses fois dans sa filmographie. On a parfois l’impression d’être au théâtre (comme dans « Huit femmes »): l’action se déroule quasi exclusivement dans un seul et même lieu (l’appartement de Peter), le jeu des comédiens paraît volontairement outré, ampoulé. La prestation de Denis Ménochet est particulièrement impressionnante. Avec une grande justesse, il parvient à rendre très crédible sa part de féminité par le corps, la voix, les attitudes. Il joue un personnage désespéré, violent, excessif et il réussit à le rendre presque attachant. Peter Von Kant est en quête d’absolu et exprime un besoin d’amour immense. Dans cette quête, il se perd car il semble mélanger réalité et fiction… François Ozon pose la question de savoir si la création artistique est compatible avec une vie personnelle sereine, apaisée. Au spectateur d’y réfléchir.

Decision to leave

Film de Park Chan-Wook

Avec Tang Wei, Park Hae-il, Go Kyung-pyo

Date de sortie en France : 29 juin 2022

C’est l’histoire d’un amour impossible que nous raconte brillamment Park Chan-Wook dans son nouveau film « Decision to leave » justement récompensé du Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes. Pendant plus de deux heures, le réalisateur coréen nous éblouit par sa maîtrise du récit car chaque plan est une prouesse d’inventivité. Le spectateur vit une expérience peu commune : le film est à la fois une enquête policière tortueuse et un drame romantique déchirant. C’est surprenant et assez jouissif.

Une très belle femme, Sore, rentre un jour dans la vie de Hae-joon. Il est policier, elle est suspecte. Sore est en effet soupçonnée d’avoir tué son mari, découvert mort au pied d’une falaise. Sore apparaît comme la coupable idéale : son mari défunt, beaucoup âgé qu’elle, est un homme qui la bat avec beaucoup de violence. Le passé trouble de la jeune femme, chinoise d’origine, pose question et laisse planer beaucoup de doutes… Le policier chevronné mène son enquête de façon traditionnelle : il récupère toutes les informations possibles sur la suspecte n°1, organise des planques… Mais ce qui est différent, c’est l’attirance irrésistible qu’exerce Sore sur Hae-joon. Les frontières, habituellement infranchissables, sont dépassées. Cette attirance et cette proximité nouvelles sont filmées de façon magnifique : Hae-Joon observe Sore dans son quotidien (à son travail, à son domicile) grâce à des jumelles dans sa voiture. Dans le plan suivant, il est à ses côtés, tout proche. On le devine séduit, sous le charme…

Il ne faut pas en dire trop car le film est étonnant. « Decision to leave » est un titre formidable dont on comprend petit à petit toute la portée. Décider de partir, de quitter quelqu’un, quelque chose ? Les derniers plans sont d’une grande beauté. Park-Chan-Wook réalise l’exploit de faire un film visuellement inoubliable et de raconter une histoire pleine de rebondissements mise en scène de façon superbe. L’envie de découvrir ses précédents films (Old Boy, Mademoiselle…) est très forte !

Coupez !

Film de Michel Hazanavicius

Avec Romain Duris, Bérénice Bejo, Finnegan Oldfield …

Date de sortie en France : 18 mai 2022

Je n’ai pas eu beaucoup l’occasion d’aller au cinéma ces derniers temps car peu de films ont attiré mon attention. Mon dernier très bon souvenir est un film japonais intitulé « Aristocrats » . J’ai par contre été très déçu par le dernier Desplechin, « Frère et sœur » … Sur les conseils d’une amie, j’ai vaincu mes réticences en allant voir le dernier film de Michel Hazanavicius. J’aurais pu passer à côté de « Coupez ! » et cela aurait été vraiment dommage car ce film est un coup de cœur ! Je conseille à tous les amoureux du cinéma d’aller en salle découvrir ce film.

« Coupez ! » est en effet selon moi une réussite de bout en bout. La mise en scène est virtuose, l’humour omniprésent… Michel Hazanavicius filme de qu’il connaît par coeur : le tournage d’un film de cinéma. L’objet cinématographique en question est l’adaptation d’un film d’horreur japonais d’une trentaine de minutes dont la caractéristique peu commune est d’être tourné en une seule séquence (un fameux plan séquence). Cette lourde tâche est confiée à Rémi (Romain Duris), réalisateur de seconde zone qui se lance dans l’aventure avec une bonne dose d’inconscience, mais aussi de bonne volonté… Le tournage se révèle être un cauchemar car rien ne passe comme prévu : deux acteurs manquent à l’appel et sont remplacés au pied levé, le cadreur a de gros problème de dos et ne peut assumer son rôle de façon optimum, les dialogues doivent le plus souvent être improvisés pour pallier tous les problèmes qui s’accumulent…

Michel Hazanavicius se moque avec délectation des travers du monde du cinéma. L’acteur star, qu’interprète à merveille Finnegan Oldfield, est parfaitement odieux et donneur de leçon, le producteur du film (Lyes Salem) n’a aucune ambition artistique et se montre très désinvolte et irrespectueux à l’égard du réalisateur. Ce même réalisateur, et aussi acteur, tente tant bien que mal d’imposer son point de vue à tout ce petit monde en accumulant beaucoup de frustration… Le film est clairement une parodie, parfois outrancière. C’est hilarant et tellement malin qu’on ne boude pas son plaisir. Tous les comédiens s’en donnent à coeur joie et on imagine leur plaisir de tourner ce film dans le film, avec tout le second degré nécessaire. Ce plaisir est très communicatif !

Graciela Iturbide

Heliotropo 37

Exposition temporaire à la Fondation Cartier pour l’art contemporain

12 février – 29 mai 2022

Quelle chance d’avoir pu découvrir l’œuvre de la photographe mexicaine Graciela Uturbide à la Fondation Cartier pour l’art contemporain, très beau lieu dans lequel le travail de cette artiste est magnifiquement mis en valeur.

Graciela Iturbide a débuté sa carrière de photographe dans les années 60-70 et cette exposition rend compte de la diversité des axes de travail et des sujets de prédilection qui ont retenus son attention : les peuples indigènes du Mexique et des autres pays d’Amérique latine, les fêtes populaires, la grâce des paysages, la nature brute… Se dégage de ces clichés en noir et blanc une atmosphère très particulière, mystérieuse, inquiétante parfois. Les images sur le culte des morts, si important au Mexique, sont fascinantes. Elles nous plongent dans cette réalité quotidienne teintée de magie et de surnaturel.

Le Mexique tient une place évidemment importante dans son oeuvre mais la photographe a aussi beaucoup voyagé, aux Etats-Unis, en Afrique, en Amérique du Sud…En Inde, pays fascinant par bien des aspects et très photogénique, elle réalise de très belles prises de vue et des portraits d’hommes travestis notamment. Graciela Iturbide réalise, tout au long de sa vie, de magnifiques portraits dans lesquels elle capte quelque chose d’unique dans le regard de ses modèles.

Pour en savoir plus :

La page de la Fondation Cartier : https://www.fondationcartier.com/expositions/graciela-iturbide

Une émission consacrée à Graciela Iturbide sur France Inter (L’heure bleue, le 16 février 2022) : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue/l-heure-bleue-du-mercredi-16-fevrier-2022

Bleu nuit

Roman de Dima Abdallah

Sabine Wespieser Editeur

Année de parution : 2022

Quel beau et puissant livre que « Bleu nuit » , deuxième roman de l’auteure française d’origine libanaise Dima Abdallah. Au coeur de ce récit, un homme au bord du gouffre qui livre au lecteur un monologue poignant. A travers ses mots, il est question de mémoire (traumatique), d’oubli, de pardon.

Qui est cet homme ? Il a une cinquante d’années, vit reclus dans son appartement parisien, souffre de tocs et de manies. Un jour, au lendemain d’un enterrement important auquel il n’a pas pu assister, il décide de braver ses peurs les plus profondes et de sacrifier son confort matériel pour vivre volontairement dans la rue. Il devient SDF par choix. Cette nouvelle vie est éprouvante car il connaît le froid, la faim, le manque de tout. Pourtant, il s’en accommode assez facilement car il semble vouloir se punir de quelque chose. La radicalité de son choix interroge. Pourquoi s’infliger un tel sort ? Pourquoi rajouter de la souffrance à la souffrance ?

Etonnamment, vivre dans la rue est aussi la source de petits bonheurs inattendus. Un chien, nommé Minuit, apporte la chaleur et l’affection dont le narrateur a tant besoin. Les autres moments de joie et de réconfort sont liés à des rencontres. Dans le 20ème arrondissement qu’il connaît si bien (au cimetière du Père Lachaise, autour de la place Gambetta, dans de nombreuses petites rues qu’il arpente jour après jour), son regard est à l’affût et croise celui de plusieurs femmes : Emma, Martha, Carla, Layla… Ces femmes vivent, elles aussi, une existence cabossée par les épreuves. La proximité est immédiate bien que très peu de mots ne soient, la plupart du temps, prononcés. Un sourire, un geste de remerciement valent plus qu’un grand discours. Layla, elle-même SDF, occupe une place singulière dans cette passionnante galerie de personnages. Avec elle, ce sont les odeurs (de jasmin, de crème hydratante qu’elle applique sur ses mains) qui sont essentielles. Pour le personnage principal, elles convoquent un passé très douloureux, des souffrances enfouies…

Le bleu, qui donne son titre au roman, est présent de bout en bout : le bleu éclatant d’une étoffe, le bleu profond de la mer, le bleu nuit du mystère. Le mystère plane en effet sur ce récit et l’émotion est au rendez-vous car Dima Abdallah construit son roman de façon formidablement subtile. Le livre est, par ailleurs, parsemé de références littéraires passionnantes : Kundera, Proust, Baudelaire, Céline, Duras et bien d’autres sont cités. Tous ces auteurs ont exploré à leur manière le sujet qui est au coeur de « Bleu nuit » : les souvenirs du passé qui encombrent le présent.

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« Je marche sur un fil. Je suis le funambule sur le fil tendu au-dessus des abysses de la mémoire »

« J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, mais j’enterre chacun d’eux, l’un après l’autre, dans les cimetières de l’oubli »

Albert Edelfelt, Lumières de Finlande

Exposition temporaire consacrée au peintre finlandais Albert Edelfelt (1854-1905)

Le Petit Palais, Paris

Du 10 mars au 10 juillet 2022

L’exposition consacrée à Albert Edelfelt est une vraie découverte et une belle surprise. On y découvre un artiste profondément attaché à son pays, la Finlande. La nature est pour lui une source d’inspiration majeure. Lacs, forêts, paysages enneigés, lumières crépusculaires sont au coeur de nombreux de ses tableaux. De même, il s’intéresse à la vie rurale, aux pêcheurs, aux paysans. Il représente le peuple finlandais au travail ou dans des scènes de la vie quotidienne. S’en dégagent beaucoup de douceur, de tendresse.

Devant l’église, Finlande
Pêcheurs finlandais

Albert Edelfelt est aussi, et avant tout, un grand portraitiste. Près de la moitié de son oeuvre est en effet constituée de portraits et son travail est prodigieux. Ceux de sa mère et de sa soeur sont des exemples frappants du degré de réalisme qu’il apporte à ses réalisations. Cet art du portrait lui apporte le succès et la consécration. Celui de Louis Pasteur, qu’il exécute en 1885, marque les esprits. Edelfelt est un proche du grand scientifique et devient, en quelque sorte, son portraitiste attitré. L’exposition rend bien compte de cette collaboration fructueuse.

Portrait d’Alexandra Edelfelt, mère de l’artiste

Portrait de Berta Edelflet, soeur de l’artiste
Louis Pasteur et sa petite-fille

Edelfelt vit en à Paris entre 1874 et 1889. Quinze années importantes qui lui permettent d’intégrer le milieu artistique bouillonnant de la capitale française. Les peintres impressionnistes s’affirment et l’oeuvre du peintre finlandais est perméable à cette nouvelle recherche de la lumière. De façon judicieuse, l’exposition met en parallèle le travail d’Edelfelt et celui de Jules Bastien-Lepage, tous deux représentants du courant « pleinairiste ». Les points communs sont en effet nombreux dans l’oeuvre de ces deux artistes, cet intérêt marqué pour la nature notamment.

Sous les bouleaux

Pendant cette période parisienne, Edelfelt rentre régulièrement en Finlande. Haikko, petite ville côtière située non loin d’Helsinki, est son port d’attache. Magnifier la beauté de son pays est l’une de des obsessions, comme en témoignent de nombreuses toiles comme « Coucher de soleil sur les collines de Kaukola »  » ou « Vue sur Haikko » . Son engagement en faveur de l’indépendance de la Finlande, placée sous domination russe depuis le début du XIXème siècle, est palpable. Cette indépendance sera effective en 1917, douze ans après sa mort.

Coucher de soleil sur les collines de Kaukola

Le musée Jacquemart-André met à l’honneur un autre grand peintre finlandais, Gallen-Kallela. A découvrir jusqu’au 25 juillet 2022.

4 3 2 1

Roman de Paul Auster

Editions Actes Sud

Date de parution en France : 2018 (Traduction de Gérard Meudal)

« 4 3 2 1 » est un livre hors du commun. Ce roman est un tour de force littéraire dans lequel le lecteur se plonge avec bonheur. Car le projet de Paul Auster est en effet assez incroyable : raconter la vie d’un personnage, Ferguson, de quatre manières différentes. Un seul personnage mais quatre destins. Réunis en un seul roman.

Comme beaucoup d’histoires américaines, tout commence à Ellis Island, point d’arrivée de millions d’immigrés européens. Le grand-père du héros a quitté les confins de l’Europe centrale pour tenter sa chance en Amérique. Il surmonte beaucoup de difficultés mais parvient à s’y installer, à construire un foyer. Archie Ferguson, le petit-fils, naît quelques décennies plus tard. L’auteur se concentre sur l’enfance, l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte de ce personnage, sorte de double littéraire qui vit donc quatre existences différentes. A quoi tient le destin d’un homme ? Aux choix personnels, aux rencontres, à la fatalité, au hasard, à la chance… De façon vertigineuse, l’auteur nous parle de la fragilité de toute vie humaine. Nous sommes tous ballottés par des événements qui nous dépassent : que surviennent un divorce, un décès prématuré, un fait divers, une histoire d’amour, le déclenchement d’une guerre et nos vies prennent un chemin auquel nous n’étions pas forcément préparés…

Un point commun toutefois dans ces quatre destins singuliers : le goût de la chose littéraire. Ferguson est passionné par les grands auteurs et par l’écriture. Il devient apprenti écrivain ou bien journaliste. Il a la chance de partir à Paris pour assouvir sa passion pour les poètes français ou il couvre, pour le journal de son université, les manifestations étudiantes et les blocages qui on lieu à Columbia. A New York, il fait éditer de façon confidentielle ses écrits avant-gardistes. A Londres, grâce à ses relations, il rencontre un grand éditeur qui l’aide à lancer sa carrière de jeune écrivain prometteur… La vie est pleine de surprises et de bifurcations possibles.

Comment de pas tomber amoureux de New York en lisant Paul Auster ? La ville est l’un personnages principaux de « 4 3 2 1 » . Harlem, Greenwich Village, Broadway, l’Upper West Side et tant d’autres endroits sont la toile de fond de cette quadruple histoire passionnante et addictive. L’auteur aime sa ville et la rend familière à ses lecteurs. On a envie d’y aller pour flâner à Central Park ou boire un café dans les quartiers étudiants. Paul Auster est un auteur prolifique : « Brooklyn Follies« , « Cité de verre » , « Moon Palace » et beaucoup d’autres livres mettent New York à l’honneur. J’ai hâte de les découvrir.

Connemara

Roman de Nicolas Mathieu

Editions Actes Sud

Date de parution : Février 2022

Région Grand Est. Deux personnages : Hélène et Christophe. La quarantaine. Ils se sont connus il y a bien des années, au moment de l’adolescence. La vie les fait se retrouver (la « magie » des réseaux sociaux), un lien se crée à nouveau. Chacun de leur côté, ils ont construit une famille : Hélène est en couple avec Philippe, père de ses deux enfants ; Christophe est lui aussi papa mais ne vit plus avec Charlie, la mère de son fils. Un sentiment diffus d’insatisfaction les étreint. Hélène et Christophe se cherchent. Une relation, inattendue, se noue et leur offre un peu d’évasion… Le roman de Nicolas Mathieu peut-il se résumer ainsi : une analyse de la crise de la quarantaine et de l’irrémédiable usure du couple ? Pas seulement.

Car l’auteur porte aussi (et avant tout) un regard acéré et passionnant sur l’époque : le monde du monde du travail et sa dureté, la charge mentale des femmes qui travaillent et élèvent leurs enfants, la prise en charge de parents vieillissants,… Grâce à 1001 détails, Nicolas Mathieu rend extrêmement réaliste le quotidien de ses personnages. Son roman est terriblement humain quand il évoque, par exemple, l’amour fou que porte le père de Christophe pour son petit-fils Gabriel ou quand il décrit les retrouvailles clandestines des deux personnages principaux dans un café populaire à Epinal, lieu chargé de souvenirs où Christophe a ses habitudes.

Les souvenirs ont une place centrale dans ce roman qui mêle sans cesse passé et présent. L’auteur revient notamment, à de nombreuses reprises, sur la période charnière de l’adolescence. En effet, Hélène et Christophe viennent du même endroit, sont issus du même milieu social… Pourtant, quand ils se retrouvent, ils constatent une distance. Comment l’expliquer ? L’école et les réussites scolaires ont joué un rôle : Hélène a des facilités qui lui ont permis de faire de brillantes études après le bac. Christophe, lui, s’est investi à fond dans le sport, a épousé le rêve de devenir hockeyeur professionnel. Des choix, des orientations qui déterminent beaucoup de choses : pour Hélène, la découverte d’un autre monde (à l’étranger, à Paris), l’apprentissage de codes sociaux différents, l’accès à une forme d’aisance financière ; pour Christophe, les petits boulots, un univers géographique étriqué, les soirées alcoolisées avec les potes d’enfance…

Le regard que porte Nicolas Mathieu sur le destin des deux personnages est lucide et assez cruel. Est-il réellement possible de faire fi des différences de statut social ? Quand on parvient à sortir de son milieu d’origine, quel rapport entretient-on avec ceux qui y sont restés ? « Connemara » aurait pu être un roman intellectuel sur les transfuges de classe, embourbé dans un vocabulaire sociologique pesant. Au contraire, l’auteur construit pas à pas, sur près de 400 pages, une histoire très humaine et émouvante. C’est aussi un roman politique : par petites touches, l’auteur décrit le désenchantement et les désillusions de toute une partie de la population en prise avec les difficultés du quotidien. Ancré dans la réalité de l’époque, « Connemara » fait réfléchir sur les fractures de la société française. C’est l’un de ses grands mérites.